LA CRISE PERSISTANTE DANS LA REGION NIGERIANE DU DELTA DU NIGER ET QUELQUES PROPOSITIONS EN VUE D’UNE SOLUTION PACIFIQUE

 

 Mars 2000

 

Introduction :

En novembre 1999, quatre ans après l’exécution du leader Ogoni Ken Saro Wiwa par la junte militaire nigériane, le village d’Odi dans le Delta du Niger était brûlé par des soldats sur ordres du président  nouvellement élu Olusegun Obasanjo. Plusieurs centaines de personnes, y compris des femmes et des enfants qui tentaient de s’échapper de leurs maisons en feu étaient tuées dans les rues. La semaine précédente, des jeunes qui manifestaient contre l’abandon de leur communauté après quarante ans d’exploitation du pétrole dans leur région par les compagnies multinationales avec l’appui du gouvernement avaient tué douze policiers. Au lieu d’envoyer des forces spéciales pour disperser les jeunes, le président Obasanjo a envoyé des troupes dirigées par un colonel de l’armée qui, appuyé par l’artillerie, a bombardé Odi, tuant des centaines de personnes et brûlant le village.

 

La destruction d’Odi par les autorités démocratiquement élues en mai 1999 n’est pas simplement symptomatique de la crise qui secoue le riche delta pétrolier du Niger depuis la fin des années 80. Elle montre clairement que la brutalité avec laquelle les autorités précédentes traitent les légitimes revendications est un mode de gouvernance dans ce pays. Cela montre aussi l’importance stratégique continuelle du Delta dans la politique et l’économie du Nigeria, qui tire 90% de ses revenus du pétrole. Ainsi, la guerre civile qui a déchiré le pays de 1967 à 1970 était une lutte pour le contrôle des zones pétrolières du Delta entre l’Est sécessionniste et le gouvernement fédéral appuyé sur une alliance entre les régions Nord et l’Ouest.

 

Le pétrole a été découvert en mai 1956 par Shell (alors shell BP) a Oloibiri dans le Delta et l’exploitation commerciale a commencé deux ans après. La moitié des recettes était versée au gouvernement de la région Est dont faisait partie les provinces et communautés du Delta, le reste revenant au gouvernement fédéral aux termes d’un arrangement fiscal. Ils est à noter cependant que dès 1957, un an avant le début de l’exploitation, les communautés du Delta se sont inquiétées auprès de la commission Willink des risques qu’après l’indépendance, qui était en train d’être négociée, leur région ne soit négligée par le gouvernement. La commission Willink refusa de créer un État indépendant pour les minirités de l’Est du pays, mais leurs revendications ont conduit à la création du Niger Delta Development Board (NNDB),un organisme spécialisé chargé par le gouvernement fédéral de s’occuper des questions de développement de cette région où les conditions de vie sont particulièrement difficiles.

 

Le coup d’État de 1966 et la guerre civile qui a suivi ont mis fin a tout espoir que la NNDB ait un impact positif sur la vie de cette population pauvre, mais a aussi débouché sur un régime fiscal qui non seulement transfère l’essentiel du revenu pétrolier au gouvernement fédéral victorieux, mais aussi nationalise par décret, les terres et ressources du Delta sans le consentement des communautés. Le général Yakubu Gowon, alors chef de l’État, prit ce décret en 1969, au moment où ses troupes prirent le contrôle du terminal pétrolier stratégique de Bonny et voulaient utiliser leur avantage pour réclamer une reddition sans condition du Biafra.
La guerre civile était surtout une guerre pétrolière et le vainqueur a vite fait de s’emparer du butin, s’intéressant peu aux gens sur les terres desquelles il était exploité. Ceux-ci étaient aussi écartés de la gestion des retombées en matière d’infrastructures et de répartition des

 

subsides. C’est ainsi qu’un des conseillers du général Gowon, M. Philip Asiodu a eu le cynisme de dire que les gens du Delta ne pouvaient rien faire pour changer cette situation puisqu’ils sont insignifiants sur l’échiquier nigérian. Il n’est dès lors pas étonnant que la tempête que constitue l’apparition  en 1990 du mouvement pour la survie du peuple Ogoni ait pris tout le monde complètement de court, y compris le gouvernement militaire.

 

 

La lutte actuelle pour la justice sociale et le respect de l’environnement dans le Delta du Niger

 

Lorsque l’ancien président, le général Ibrahim Babangida avait mis sur pied une autre agence de développement, l’OMPADEC au profit du Delta du Niger en 1992, il essayait en quelque sorte de tuer le mouvement naissant dans l’œuf. Mais cette tentative était trop tardive. Umuechem, un site pétrolier du Delta avait déjà été rasé et de nombreuses personnes tuées par la police anti émeutes sur les ordres de Babangida en octobre 1989. Les jeunes s’étaient adressés à la compagnie Shell, qui exploitait alors le pétrole dans la région depuis plus de vingt ans afin qu’elle les aide à fournir quelques avantages sociaux à la population. Ils étaient également mécontents dans la mesure où la compagnie détruisait l’environnement en déversant du mazout et en brûlant du gaz de manière continue et imprudente, et voulaient discuter de ces problèmes et d’autres encore avec les responsables de Shell. Non seulement la compagnie les ignora, mais elle écrit au gouvernement pour demander l’assistance de la police anti émeutes[i]. Le lendemain, deux véhicules pleins de policiers intervinrent dans le village, tuant trente personnes et brûlant plusieurs maisons.

 

L’incident d’Umuechem provoqua des ondes de choc dans les communautés des régions pétrolières et leur rappela que la guerre civile dans laquelle l’Est s’était engagée au sujet de la répartition de la manne pétrolière n’était pas encore terminée et qu’ils restaient sous la menace d’une campagne de ‘pacification’. Il n’est alors pas fortuit que le MOSOP, un regroupement d’organisations comprenant plusieurs associations et groupes indépendants Ogoni, une communauté forte de 500000 personnes dans la partie centrale de Delta, ait vu le jour un ans après le saccage d’Umuechem. Le MOSOP tire sa particularité du fait qu’il est un mouvement social bénéficiant du soutien de la plupart des Ogoni, avec des objectifs clairs contenus dans la charte des droits des Ogoni (Ogoni Bill of rights, OBR).

 

 L’OBR conçu par l’écrivain Ken Saro Wiwa et d’autres intellectuels Ogoni est un document argumenté, présentant la situation économique, sociale et environnementale des Ogoni depuis que Shell a commencé a opérer sur leurs terres. Le document appelle aussi à une indemnisation financière de la part des compagnies pétrolières et du gouvernent nigérian qui, selon le MSOSOP, a été complice de l’appropriation des revenus du pétrole tirés des régions Ogoni sans que les propriétaires des terres perçoivent quoi que ce soit. Le document demande aussi une réforme du pays en vue d’établir une égalité entre les différents groupes ethniques qui le composent ainsi qu’une répartition des revenus du pétrole selon le même principe de ‘dérivation’ prévu par la constitution de 1963, lorsque le pays était une fédération de quatre régions autonomes[ii]. La charte des droits des Ogoni fut présentée à Shell, au gouvernement fédéral et à l’ensemble du pays lors d’une cérémonie publique présidée par des leaders de la communauté Ogoni. Puisque qu’il n’obtint aucune réponse, ni de Shell, ni du gouvernement, le MOSOP organisa une manifestation pacifique en janvier 1993 avec la participation de 300000 Ogoni, hommes, femmes et enfants.

 

Au delà de ‘l’anarchie’ : comprendre le conflit dans le Delta du Niger

On peut estimer que la marche de janvier 1993, programmée pour coïncider avec la journée des Nations Unies pour les apatrides, a été un tournant dans la lutte pour l’autodétermination et la justice sociale des communautés du Delta du Niger. Un résultat concret de la marche a été l’expulsion hors des régions pétrolifères Ogoni par des moyens non violents, des employés de la compagnie Shell. Celle-ci est la deuxième plus grande compagnie, mais aussi une des plus rentables au monde. Ses concessions au Nigeria, y compris les régions Ogoni, représentent un pourcentage important des profits annuels de la firme. Ses dirigeants ressentirent alors l’émergence du MOSOP et l’hostilité croissante des populations comme une menace pesant sur leurs intérêts, une sorte de virus qu’il faut vite et vigoureusement combattre si l’on veut éviter qu’il contamine les autres régions du Delta.

 

De son côté, le gouvernement militaire nigérian était préoccupé de contenir le ‘révolution’ Ogoni. Depuis la fin de la guerre civile, le pays est progressivement devenu un Etat rentier, ne s’occupant que de peu d’activités productives et comptant sur les revenus générés par les cinq compagnies occidentales opérant dans le Delta du Niger que sont Shell, Mobil, Elf, Chevron et Agip. Le secteur pétrolier est peu lié aux autres secteurs de l’économie. De nombreuses tentatives visant à restructurer et diversifier l'économie eurent lieu sans grand succès. Le programme d’ajustement structurel (PAS) engagé en 1986 par le président Ibrahim Babangida sous la pression du Fonds Monétaire International était destiné à redonner vie aux autres secteurs productifs à travers la dévaluation de la Naira, la privatisation d’entreprises étatiques afin de les rendre plus efficaces et plus compétitives, la dérégulation des marchés de biens et services, la réduction des dépenses sociales qui étaient vues comme un gaspillage inutile de ressources déjà limitées.

 

Cependant, la corruption officielle, les mauvais choix politiques et l’incompétence notoire se sont agrégés pour faire du PAS, une catastrophe économique. Le niveau de vie des nigérians chuta à son niveau le plus bas. L’incapacité à faire fonctionner les usines et des aventures hasardeuses ont mis des millions de gens au chômage. La fourniture de services sociaux comme la santé, l’eau, l’éducation et l’électricité fut pratiquement suspendue. Il y eut une fuite massive de cerveaux dans la mesure où  médecins, professeurs d’université et autres travailleurs prirent le chemin de l’Europe, du Golfe persique et des États Unis. La crise économique engendra des troubles politiques et la revendication d’une conférence nationale souveraine en vue d’un retour rapide à la démocratie.

 

Le gouvernement militaire et les élites civiles et économiques avec lesquelles il a collaboré pour diriger le pays comme un pays unitaire depuis des décennies se sentirent en danger. Ils voulaient s’accrocher au pouvoir afin de garantir leur accès aux milliards de dollars générés par le pétrole du Delta et qui alimentent leurs comptes bancaires. Le gouvernement du général Babangida était conscient toutefois d’avoir épuisé le stock de confiance dont il était crédité après le coup d’État d’octobre 1985. De plus, les scandales dans lesquels apparaissait le nom du chef de l’État, ajoutés aux doutes quant à sa volonté d’organiser des élections libres et sincères et de rendre le pouvoir à un gouvernement civil, ont fermement retourné la majorité des gens contre la persistance d’un gouvernement militaire.

 

C’est donc une junte irritée par cette cruelle réalité qui a appelé à contrecœur à des élections présidentielles pour le mois de juin 1993. Chez les Ogoni cependant, les événements avaient pris leur dynamique propre. Ken Saro Wiwa et le MOSOP avaient suffisamment mobilisé les gens pour que ceux-ci boycottent les élections, au motif qu’ils n’ont pas eu leur mot à dire dans l’élaboration de la constitution sur la base de laquelle les élections sont organisées. Ils déclarèrent préférer un nouvel arrangement politique sur la base de la charte des droits des Ogoni. Le fait que le général Babangida ait pris un décret portant sur les actes considérés comme de la trahison afin de lutter contre le MOSOP, ainsi que sa décision d’annuler les résultats des élections présidentielles du 12 juin 1993 remportées par Moshood Abiola, candidat du Parti Social Démocrate, sont les reflets de l’attitude viscérale d’élites politiques qui se sont si longtemps engraissées sur les ressources du Delta du Niger, qu’ils ne peuvent concevoir une autre configuration politique et économique qui sorte du statu quo.

 

Le flot de manifestations populaires qui ont suivi l’annulation des élections et qui étaient orchestrées par des activistes et journalistes pro-démocrates ont vite chassé Babangida du pouvoir, remplacé avec la bénédiction de la junte militaire par Ernest Shonekan, chargé de conduire la période de transition. Cette situation était un tremplin pour l’ancien numéro deux de la junte, le général Sani Abacha, par ailleurs un des membres influents de l’équipe Shonekan, qu’il renversa à l’issue d’une révolution de palais pour devenir le chef de l’État et s’occuper du problème Ogoni.

 

Une union infernale

 

Avant de prendre le pouvoir en 1996, le général d’infanterie Sani Abacha s’était fait une réputation d’officier brutal et corrompu. Sorti rapidement des rangs après qu’il ait proclamé le coup d’État qui a mis fin à la seconde République en 1983 et porté au pouvoir le général Muhammadu Buhari, Abacha est devenu le deuxième personnage le plus puissant du pays après 1990, pour avoir aidé à faire échec à une tentative de coup d’État orchestrée contre le général Babangida. En tant que chef d’état major de l’armée sous Babangida, il participa avec enthousiasme au pillage du trésor national, détournant des millions de dollars destinés aux casernes militaires et aux soldats pour les placer dans ses comptes personnels à l’extérieur du pays. Il a montré sa soif de sang et son aversion pour les aspirations démocratiques des populations lorsqu’il a joué un rôle clé dans la confiscation de la victoire de Moshood Abiola aux élections de juin 1993. Il a ainsi personnellement commandé les troupes qui ont tué des centaines d’activistes démocrates sortis dans les rues de Lagos pour protester contre les mesures prises par la junte. C’est vers cet homme que la royal Dutch Shell, qui désespérait d’éteindre les foyers allumés par le MOSOP dans le Delta s’est tourné pour demander de l’aide[iii].

 

Les analystes et commentateurs de la crise actuelle dans le Delta du Niger tendent à considérer que la violente confrontation entre les communautés, les compagnies pétrolières et le gouvernement n’a commencé qu’au début des années quatre-vingt-dix et qu’avant cette date, le Delta était un oasis de paix et de tranquillité, habité par des gens soumis aux lois. Rien n’est plus éloigné de la réalité. Le Delta du Niger a été dirigé par la violence depuis le milieu du dix-neuvième siècle lorsque les anglais et autres européens, après avoir vidé les côtes et l’intérieur du continent de jeunes africains emmenés comme esclaves dans le nouveau monde, se sont tournés vers le soi disant commerce ‘légitime’ d’huile de palme destiné à soutenir la révolution industrielle du Nord. Les commerçants européens étaient dès le départ décidés à prendre le contrôle dans leur seul intérêt, du commerce de l’huile de palme, produite par les locaux. Ils ont fixé les prix d’achat (en général les produits étaient échangés contre des articles sans valeur comme le Gin, des perles colorées, des miroirs) et interdit aux entreprises locales d’exporter directement leurs produits en Europe à de meilleurs prix. Ils ont même attaqué des villes et des royaumes qui ont osé affirmer leur droit au libre commerce que les européens adoptent avec enthousiasme mais leur refusent.

 

John Beecroft, consul de sa majesté dans le Delta du Niger, a introduit le concept de ‘gunboat diplomacy’ dans la région à partir des années 1850, imposant des traités douteux à des rois et princes auxquels il offre sa ‘protection’ en échange de l’autorisation qu’ils donnent aux commerçants britanniques de faire ce que bon leur semble dans leurs régions. Les rois contestataires étaient soit tués et leurs villes rasées, soit détrônés et envoyés en exil forcé, puis remplacés par des rois soumis. Le dur traitement fait à Willian Dappa Pepple, roi de Bonny, une cité-Etat productrice d’huile de palme ; à Jaja, roi d’Opopo, ville commerciale rivale de Bonny ainsi qu’à Nana Olomu, prince du royaume commerçant Itsekiri de Warri – tous étant détrônés ou envoyés en exil au milieu du dix-neuvième siècle – était le début d’une entreprise dont l’objectif était l’expropriation des ressources économiques des populations et l'institutionnalisation de la violence et de la coercision comme instruments de contrôle politique.

 

Ainsi, la crise de légitimité actuelle dans le Delta du Niger a ses racines dans les actions de John Beecroft et de ses successeurs qui ont perturbé le fonctionnement des institutions locales et le principe de la séniorité pour les remplacer par des autorités soumises au pouvoir de l’empire. Ces actions ont aussi dépossédé les populations de leur pouvoir de contrôle qui leur permettait par le passé, de demander des comptes à leurs gouvernants. Goldie Tubman et son conseiller militaire Frederic Lugard ont porté cette combinaison de coercision politique et d’exploitation économique à son paroxysme en réunissant dans un monopole placé sous le contrôle du premier, les différentes firmes européennes concurrentes. Ils ont fait cela d’autre part en entreprenant de mettre les populations locales dans l’orbite de son nouvel empire économique. Pour cela, il fallait les rendre dépendants en imposant des tarifs illégaux sur leurs produits, mais aussi les forcer même dans leurs rapports commerciaux, à utiliser  sa firme comme intermédiaire.    

 

La récession économique qui s’en est suivie obligea des rois comme William de la cité Etat de Nembe à l’Est du Delta à remettre en cause l’injuste accord. Les vaisseaux britanniques furent rapidement envoyés pour le combattre. En 1895, les villes de Nembe, Brass et Fishtown ont été complètement incendiées et plus de deux mille hommes, femmes et enfants y ont trouvé la mort. Après avoir écrasé la résistance locale, la firme Goldie qui deviendra plus tard, la Royal Niger Company s’étendit aussitôt au Nord en longeant le fleuve Niger jusqu’à Idah et même au delà, s’érigeant en une sorte de gouvernement impérialiste en frayant la voie à la colonisation du territoire qui sera plus tard connu sous le nom du Nigeria.

 

Ainsi la décision de Shell de collaborer avec le Général Abacha pour « pacifier » les populations Ogoni en 1993 était simplement la manifestation et la continuation d’une tradition solidement ancrée d’extermination des populations Ogoni aux moyens des armes lourdes afin de faire facilement main basse sur leurs ressources. Le refus du gouvernement colonial britannique et des leaders des trois grands partis, le Northern Peoples Congress, le NCNC et l’Action Group, d’accorder à cette région une marge d’autonomie politique et économique en 1957 ; le décret du Général Gowon transférant les revenus pétroliers de la région au gouvernement fédéral pendant la guerre civile en 1959 ; l’acte d’utilisation de la terre pris en 1978 par Général Olusegun Obasanjo transformant leurs terres ainsi que leurs ressources pétrolières en patrimoine et propriété du gouvernement de la fédération ; jusqu’à la promulgation par Babanguida du décret sur la trahison et les actes qualifiables de trahison de 1993 et son application à Ken Saro-Wiwa et huit autres dirigeants Ogoni en novembre 1995 visent à faire obstacle à l’autodétermination des peuples Ogoni et les priver par conséquent du droit d’exploiter leurs ressources pour leur bien être.

 

La crise actuelle du Delta peut être mieux comprise comme étant le fruit d’un long processus historique, propulsé et animé par des forces politiques et économiques internationales complexes tantôt acceptées, rejetées ou instrumentalisées par les populations locales au gré de leurs intérêts avec des degrés de réussite et d’échec variables. Autrement dit, c’est une histoire de la domination et de la résistance à celle-ci : les tentatives d’indigénisation d’une autorité étrangère et imposée, le récit de la lutte d’hommes et de femmes ordinaires se soulevant contre des forces qui leur sont supérieures pour défendre leurs moyens de subsistance et leur mode de vie. Le journaliste américain Kaplan publia en 1994 un article dans la revue mensuelle Atlantic, un article dans lequel il évoquait la menace de l’avènement d’une situation anarchique et chaotique en Afrique de l’Ouest qui se manifesterait par l’effondrement des Etats avec des bandits et des seigneurs de guerre se substituant à l’autorité politique légitime et gouvernant à coup de machettes et AK 47[iv]. Apparemment pour Kaplan aucune force n’expliquerait les agissements des combattants sinon l’abrutissement et l’irrationalité des seigneurs de guerre qui, comme les ombres noires dans" Heart of Darkness » de Conrad, se combattraient inlassablement jusqu’à la mort sans aucune raison. Cela paraît invraisemblable mais…c’est bien des Africains qu’il s’agit.

 

Ce modèle analytique profondément raciste et d’une spectaculaire nullité scientifique est souvent utilisé par les journalistes occidentaux, commentateurs et responsables des ONG dans leur approche de la crise du Delta. Ainsi, l'affrontement des villageois de deux ethnies différentes sur les enjeux politiques et économiques de l’emplacement d’un siège administratif local, compte tenu des agréments sociaux qui vont avec, est volontairement réduit à une escalade de violence émanant d’un affrontement ethnique sans enjeux. Le litige frontalier entre deux villes déclenché par la découverte de puits de pétrole dans le secteur ne refléterait selon cette grille de lecture que les lacunes des populations sur les notions de droit à la propriété foncière ; Les luttes d’influence entre les Chefs locaux collaborant avec les compagnies pétrolières et des jeunes gens frustrés et accusant leurs aînés d’hypothéquer leur avenir ne serait que la manifestation d’un atavisme primitif, la preuve de leur incapacité à produire des institutions politiques susceptibles de gérer efficacement leurs affaires sans recourir à la violence.

 

Tout ceci démontre les limites de ce prisme analytique dominant en terme de rigueur scientifique et profondeur historique. Il serait par conséquent beaucoup plus fructueux d’aborder la crise du Delta en prenant en compte les populations locales, d’analyser leurs rapports avec les patrons locaux tout en les situant dans un contexte plus large de compétition d’intérêts politiques et économiques sur la scène internationale et d’admettre que les victimes actuelles des forces de la globalisation ne sont autres que les victimes d’hier de la vicieuse politique économique que la société Royal Niger a mené au Delta au 19e siècle. Ce n’est que la répétition de la tragique histoire. Une meilleure compréhension de la crise du Delta ne saurait ainsi se passer de l’identification des différents protagonistes et des mobiles de leurs agissements.

  

Les Acteurs

 

Les responsables gouvernementaux nigérians et les compagnies pétrolières ont toujours présenté le paysage politique du Delta comme étant très complexe, le conflit quiy fait rage comme très difficile à comprendre et les dramatis personae comme une foule de mécontents et d’illettrées non disposées à entendre raison. Mais les faits sur le terrain révèlent une autre réalité, celle des gens ordinaires utilisant quotidiennement les ressources économiques et sociales à leur disposition pour se survivre, tout en développant des stratégies de résistance aux forces exogènes menaçant d’entraver ce processus. L’exemple du MOSOP est à cet égard notoire. Cette organisation est apparue en 1990 en territoire Ogoni spécifiquement pour contrecarrer les actions de la Royal Dutch et du gouvernement militaire nigérian qui, depuis 1958, exploitent les gisements pétroliers en polluant l’environnement sans aucune compensation pour les populations locales. En 1994, le Général Sani Abacha mobilisa les forces de sécurité de l’Etat de Rivers sous la commandement du Colonel Paul Okuntimo pour lesanéantir avec l’ appui financier et logistique évident[v] de Shell aux soldats, même si la compagnie l’avait nié plus tard. En 1995, plus de deux mille ressortissants Ogoni dont le leader du MOSOP Ken Saro- Wiwa furent tués.

 

Avec le retour à un régime civil en mai 1999, plusieurs activistes du MOSOP qui s’étaient exilés pendant la dictature d’Abacha rentrèrent au pays et essaient depuis la période de transition de reconstruire leur organisation. Ils ont ouvert un nouveau bureau dans la ville de Port Harcourt, la capitale de l’Etat de Rivers et le Président en exercice, Mr. Ledum Mittee (celui qui prit fonction après l’exécution de Ken Saro-Wiwa) s’est engagé dans la reconversion de l’organisation en une agence de développement orientée vers la satisfaction des besoins socio-économiques des peuples Ogoni.

 

Le MOSOP est une authentique organisation de masse et  malgré les tentatives concertées de la junte militaire et des responsables de Shell visant à créer des dissensions en son sein pour son éclatement notamment en 1994, l’organisation bénéficie toujours du soutien de la majorité des populations dans les cinq clans Ogoni où elle dispose également de modestes bureaux administrés par des volontaires travaillant à mi-temps. Elle souffre cependant d’un manque de ressources financières qui lui permettraient d’accroître la compétence de son personnel à travers une formation de qualité, de coordonner et mettre en exécution ses projets, d’introduire de nouvelles techniques dans les zones rurales et de bien superviser et défendre l’environnement. A cela s’ajoute les divergences d’opinions sur les stratégies de l’organisation opposant d’une part la section du Nigeria dirigée par Mittee et la section de l’étranger regroupant les militants du Canada et des Etats Unis dirigée officieusement par le petit frère du feu Ken Saro-Wiwa, Owens Wiwa. La faction dirigée par Mittee, plus modérée, prône le dialogue et la réconciliation alors que celle dirigée par Owens adopte une position radicale posant comme préalable à toute négociation avec le gouvernement, l’ouverture d’une enquête judiciaire sur la mort de Ken Saro-wiwa et des deux mille militants Ogoni ainsi que le châtiment des coupables. Cette crise du reste prévisible, résulte des tentatives de restructurations du mouvement après une sombre période au cours de laquelle elle perdit une bonne partie de ses leaders ainsi que ses cadres expérimentés. Les observateurs optimistes pensent d’ailleurs qu’avec la contribution des hommes de bonne volonté, le MOSOP finira par la transcender pour redevenir la formidable machine politique qu’elle avait été au début des années 90.

 

Le conseil des jeunes Ijaw (Ijaw Youth Council-IYC-), légèrement associée au Congrès National Izon (Izon National congress) et représentant plus de quarante clans y compris la nation Ijaw du Delta, se présente comme la remplaçante de l’ancienne MOSOP depuis l’exécution de Ken Saro-Wiwa en novembre 1995. Cette organisation a été créée en 1998 lors la conférence des jeunes Ijaw à Kaiama au Delta. Coordonnée par Oronto Douglas, spécialiste du droit de l’environnement et leader du mouvement Chikoko, cette conférence regroupa plus de 5000 jeunes Ijaw issus des mouvements comme le Mouvement pour la Survie de l’identité Ijaw (Movement for the survival of Ijaw Ethnique Nationality, MOSIEND), le Mouvement pour les Reparations en faveur de Ogbia ( Mouvement for Reparations to Ogbia, MORETO), le Mouvement des jeunes, Nembe 1895, Okpolom Imo Engeni, l’Assemblée Suprème Egbesu (Supreme Egbesu Assembly, SEA) , etc. Tous ces mouvements ont consenti de se regrouper au sein du IYC sous la direction de Monsieur Felix Tuodolo l’ancien administrateur de l’ONG, Action pour le Droit à l’Environnement (Environmental Rights Action).

 

Dans l’historique déclaration de Kaiama exposée à la presse publique et à la communauté internationale le 11 Décembre 1998, le IYC annonça : ‘nous cessons de reconnaître tous ces décrets non démocratiques qui privent nos communautés des droits à la propriété, à la vie et à la libre disposition de nos ressources, promulgués sans notre participation et consentement. Parmi ces décrets figurent ceux relatifs à l’utilisation de la terre, au pétrole, etc’. La déclaration demanda également à ‘toutes les compagnies pétrolières de cesser leurs activités d’exploration et d’exploitation dans la région’  en soulignant que tout ce que les populations Ijaw  ont tiré comme profit de leur présence dans la région n’étaient que, ‘ignition de gaz, ruptures pétrolières, explosions et étiquettes de saboteurs et terroristes’[vi]. La direction de IYC présenta par la même occasion, son programme ‘operation climate change’, une série d’activités prévues du 1er au 10 janvier 1999, période au cours de laquelle les compagnies pétrolières devaient éteindre les flammes de gaz et se retirer du territoire ijaw.

 

Les Ijaw constituent le quatrième groupe ethnique du Nigeria après les Hausa-Fulanis,Yoruba et Ibo. Situés tout au long des ruisseaux et marais du delta du Niger, ils représentent une bonne partie des populations vivant dans les Etats de Rivers, Delta, Edo, Ondo, Cross River, et le tout récent Etat de Bayelsa. La majeur partie des puits exploités par les compagnies pétrolières occidentales se trouvant dans les territoires Ijaw, le gouvernement et celles-ci ont ainsi été alarmées par l’ultimatum lancé par IYC en décembre 1998. Le Général Abdoulsalami Aboubacar, remplaçant du Général Abacha mort en 1998 dans des conditions mystérieuses, envoya aussitôt des navires de guerre dans la région. C’est ainsi que trois cents jeunes gens Ijaws, parmis ceux qui entreprirent une manifestation pacifique dans les rues de Yenoga, capitale de l’Etat de Bayelsa furent abattus froidement par des soldats. La ville de Kaiama fut également envahie par des militaires qui y tuèrent plusieurs personnes dont le fils du chef de la ville et violèrent beaucoup de femme, dont des mineures, sous la menace des armes.

 

Le mouvement IYC émergea des massacres sanglants de Kaiama, mais demeure déterminé à continuer la lutte pour que les peuples Ijaw ainsi que les autres ethnies du Delta du Niger puissent disposer de leurs ressources et jouir du droit à leur environnement. IYC est divisé en plusieurs zones. Sa direction collégiale est ainsi issue de ces zones mais la gestion des affaires administratives courantes est assurée par le Président dont le bureau se trouve à Port Harcourt. Le mouvement organise régulièrement, de façon rotative des meetings dans les clans, villes et villages Ijaw. Au cours de ces meetings, les leaders des zones sensibilisent leurs auditeurs en majorité des jeunes sur les problèmes socio-économiques du Delta du Niger et essaient de les résoudre. IYC émergea comme la voix des peuples Ijaw à travers ses prises de position rigoureuses et sans équivoques sur la crise du Delta et la claire articulation de son plan d’action, se démarquant ainsi du Congrès National Izon, une organisation beaucoup plus modérée dirigée par des célèbres hommes d’affaires Ijaw, des politiciens et des leaders d’opinion. Les deux organisations entretiennent cependant des rapports cordiaux et s’encouragent mutuellement à travers la concertation des deux directions qui ont d’ailleurs tendance à prendre les mêmes positions sur beaucoup de questions. Ceci est d’autant plus important que, quand Obasanjo assiégea le Delta en mai 99, peu de temps après son arrivée au pouvoir et qu’il invita les leaders du Congrès National Izon à Abuja, ceux-ci demandèrent d’abord l’avis de IYC avant d’accepter l’invitation.

 

Contrairement à MOSOP qui a été incapable d’élaborer une stratégie claire pour collaborer avec les autres groupes ethniques du Delta, IYC a pu se constituer comme cerveau et moteur des autres mouvements de la région, en supportant les luttes des activistes issus des groupes ethniques minoritaires et n’hésitant pas à les aider financièrement en cas de besoin. IYC est cependant comme MOSOP, affecté par des contraintes financières et n’arrive pas à mettre en exécution, de façon effective ses programmes brillamment conçus, notamment ceux relatifs à la sensibilisation des jeunes sur le processus politique dans la nouvelle configuration démocratique et comment amener de façon pacifique le gouvernement et le parlement à prendre rapidement en compte leurs demandes. Elle demeure cependant l’une des organisations de masse ethnique les mieux structurées au Delta, avec une ligne d’action politique bien définie.

 

Le mouvement Chikoko fut le premier mouvement crée dans le Delta. Il avait pour mission de rassembler les différents groupes ethniques, politiques et environnementaux enfin de constituer une formidable force luttant pour la restructuration fondamentale du Nigeria. Cette organisation de résistance Pan-Delta tient son nom du sol Chikoko et sa direction est assurée par un conseil de huit membres issus de plusieurs mouvements ethniques de la région. Le conseil des huit choisit à son tour le leader chargé de coordonner les activités du mouvement. Celui-ci est présentement sous la présidence de Oronto Douglas, directeur délégué de la prestigieuse ONG de défense de l’environnement intitulée : Action pour le droit à l’environnement/ Amis de la terre Nigeria.

 

Le mouvement Chikoko prend rarement l’initiative de mener des campagnes mais plutôt appuie les groupes-membres à monter des stratégies, mobiliser des ressources et à travailler pour atteindre les objectifs communs. Le mouvement Chikoko agit plus en catalyseur et médiateur et a collaboré avec des groupes comme le Forum National Oron (Oron National Forum) basé à Oron pour la formulation du projet de lois relatifs aux droits du peuple Oron en juin 1999. Il a également travaillé en étroite collaboration avec la Coalition des Peuples Egi (Egi Peoples Coalition), le Mouvement des minorités sudistes (Southern Minorities Mouvement), la Convention des jeunes Ikwerre (Ikwerre Youth Convention) entre autres. Il a ainsi organisé avec l’appui de ces groupes un rassemblement couronné de succès le 18 juin 1999 à Port Harcourt pour non seulement marquer la journée internationale de lutte contre le règne des multinationales et l’impérialisme, mais aussi pour célébrer le retour au Delta du Docteur Owens Wiwa après quatre ans d’exil.

 

Le mouvement Chikoko n’est pas une organisation conventionnelle dans le sens ordinaire du terme en ce sens qu’elle n’a pas de bureaux partout dans le Delta et le public ignore les noms des membres du Conseil en dehors de celui du leader. Elle est tout de même une organisation très efficace, respectée et influente dans les différentes communautés et groupes ethniques du Delta.

 

On peut identifier plusieurs autres organisations ethniques et communautaires également activistes dans le Delta du Niger. Les plus célèbres sont l’Association des Femmes pour la Justice (Niger Delta Women for Justice) implantée à Yenegoa et à Port Harcourt, la Convention des Jeunes Ikwerre (représentant les intérêts des peuples Ikwerre à Port Harcourt et aux alentours), la Société pour le développement et la prise de conscience de Etche (Society for Growth and Awerness in Etche), mouvement ethnique Etche, la Coalition des Peuples Egi luttant pour la cause des Ogba, Egbema et Ndoni de l’Etat de Rivers, l’Assemblée suprême Egbesu, une organisation politico-religieuse pour l’autodétermination des Ijaw, le Mouvement pour la Survie de l’Identité Ijaw (MOSIEND), la Fondation Economique Urhobo (Urhobo Economic Fondation) implantée à Warri et à Lagos, le Mouvement pour la Survie de l’identité Itsekiri (Mouvement for the Survival of Itsekiri Nationality, MOSIEN), basé à Woarri et le Front Isoko (Isoko Front) basé à Oleh dans l’Etat de Delta.

 

Contrairement au mouvement Chikoko et à la IYC, ces groupes et mouvements sont de petites tailles et ont tendance à limiter leurs activités à leurs communautés. Ils demeurent cependant des instances dans la mesure où ils entreprennent avec des groupes beaucoup plus grands et mieux établis des campagnes conjointes. La plupart d’entre eux n’ont pas de bureaux, ni d’employés à temps plein ni même la capacité suffisante pour mettre au point des projets innovants. Leur force réside cependant dans leur détermination et engagement à lutter pour que les régions du Delta retrouvent un environnement salubre et que la fédération nigériane soit restructurée pour une meilleure représentation de leurs intérêts.

  

La récolte de la tempête?

 

La majorité de ces mouvements sont apparus suite à l’avènement du MOSOP et aux activités menées par son leader Ken Saro-Wiwa. En effet, la pendaison de celui-ci en novembre 1995 pourra être considérée comme un tournant dans la politique du Delta car pour la première fois, depuis que le major Adaka Boro et sa bande ont envahi quelques plates formes pétrolières du Delta en 1966, les différentes nations et groupes ethniques ont trouvé un facteur de ralliement et d’unité dans les souffrances des Ogoni et les persécutions dont ils font l’objet juste pour avoir exigé leur part dans le revenu du pétrole extrait de leurs terres. Le Congrès du Delta (Niger Delta Congress), un parti politique crée par le prince Dappa Biriye pour représenter les intérêts des Ijaw et des autres groupes ethniques du Delta dans les années 50, quand le Nigeria se préparait pour l’indépendance, n’a pas pu se constituer en une puissante et crédible plate-forme avant l’avènement de la guerre civile qui provoqua sa disparition et celle des autres grands partis. La guerre civile a été suivie par une longue période de régimes militaires caractérisée par l’interdiction de toutes formes de contestation. Saro-Wiwa et le mouvement de 1995 furent par conséquent dans un certain sens des catalyseurs qui balayèrent l’écrasant poids de ces gouvernements prétoriens et consacrèrent le retour dans le vrai sens du terme de la politique au Delta.

 

Le retour des activités politiques se manifeste aussi bien comme une lutte pour une fiable et bonne gouvernance qu’un conflit de génération. Cela s’explique par le fait, souvent ignoré, que la plupart des leaders des différents mouvements soient jeunes avec moins de trente cinq ans et célibataires. L’activisme de la jeunesse dans ces mouvements peut s’observer dans l’éminent rôle que NYCOP, l'association des jeunes affiliés au MOSOP, a joué lors des crises que l’organisation a connues en 1993 et 1994. Le Conseil des Jeunes Ijaw en faisant face aux pressions montantes du Gouvernement et des compagnies pétrolières se présente de facto comme le représentant et la voix des Ijaw. Aussi dans certains villages et villes des régions de Itsekiri, Isoko et Egi, des jeunes gens ont désavoué leurs chefs et leurs anciens et remplacé les anciennes structures et autorités traditionnelles par des assemblées populaires ad hoc. Les jeunes en effet, déploraient pendant longtemps l’attitude des chefs communautaires qui collaboraient avec le gouvernement et les compagnies pétrolières en signant des accords avec eux et s’enrichissant au mépris du bien être de leurs communautés. Ces jeunes ne pouvaient plus aller en ville où il n’y aurait pas de travail à faire, d’ailleurs ils seraient disqualifiés à cause de leur manque de formation liée à leur faible ou absente scolarisation. Et les principales occupations traditionnelles qui assuraient la survie de leurs parents et grands parents sont menacées par les dégâts causés par la pollution des espaces cultivables et des bassins de pêche occasionnée elle même par quatre décennies de forages pétroliers. Cette impossible situation les poussa à se révolter successivement contre les chefs corrompus, les compagnies pétrolières et le gouvernement.

  

Kidnappeurs ou combattants de la liberté?

 

C’est dans ce contexte socio-économique que la recrudescence des enlèvements des employés des compagnies pétrolières doit être appréhendée. Le fait même qu’aucun otage n’ai été tué ou blessé depuis le début des enlèvements en 1995, mais plutôt libérés immédiatement après le payement de la rançon exigée (un millier de dollars habituellement) est révélateur du caractère pécunier de ces enlèvements. Affamés, sans emplois et ne trouvant aucune alternative de gagner leur vie honnêtement dans l’économie formelle qui exploite leurs terres pour ne leur offrir en échange que dévastations, ces jeunes s’adonnent à l’économie informelle de prise d’otage pour joindre les deux bouts. Et même si certains de ces kidnappeurs n’hésitent pas à dilapider la rançon une fois à leur disposition, on aurait bien tort de ne pas considérer ce phénomène de prise d’otage comme une autre forme de protestation qui leur est propre.

 

A la base de ce phénomène se trouve ainsi la crise économique à laquelle ces jeunes essaient de réagir en faisant recours à cette mesure plutôt extrême et déplorable. On doit cependant souligner que la ligne de démarcation entre la crise économique et les agitations politiques est plutôt fine. Des preuves montrent d’ailleurs que certains ravisseurs d’hier ont volontairement évolué en activistes politiques en considérant le kidnapping des employés pétroliers non seulement comme une forme légitime de protestation politique mais aussi comme un moyen efficace de mobilisation de fonds pour financer leur lutte pour l’autodétermination. Les incidents de Odi offrent la meilleure illustration de ce fait. En effet, les jeunes qui étaient au centre des troubles ayant causé la mort des policiers devinrent populaires pendant les élections locales et présidentielles de 1999. Certains d’entre eux furent recrutés par des responsables du People Democratic Party (PDP) afin d’intimider leurs adversaires et garantir la victoire du parti à Bayelsa. Elisabeth Blunt, la célèbre journaliste de la BBC qui a couvert ces élections dans le Delta a rapporté que les élections présidentielles de 1999 ont été largement truquées dans la région par les éléments de PDP en faveur du candidat Olusegun Obasanjo, le vainqueur de celles-ci. Les jeunes, pour la plupart sans emplois et par conséquent très vulnérables à la séduction financière ont été les troupes de choc qui ont facilité cette "victoire''.

 

Ayant joué un rôle clé dans l’élection de Chief Alayemeisigha au poste de gouverneur de l’Etat de Bayelsa à Yenogoa, ces jeunes commencèrent à se prendre pour des faiseurs de rois dans le nouveau régime. Ils se constituèrent en une sorte de comité de vigilance et recevaient, quoique la CDD n’a pas pu le confirmer, régulièrement de l’argent de la part du gouvernement de l’Etat de Bayelsa jusqu’à la rupture intervenue en juin 1999. Ces jeunes sont finalement passés de kidnappeurs des employés pétroliers et mercenaires des politicards locaux en militants d’un groupe politique plus ou moins structuré reprochant à Obasanjo sa lenteur dans la résolution de la crise du Delta et réprimandant les compagnies pétrolières pour la dévastation de leurs champs et bassins de pêches. Le rassemblement qui avait eu lieu à Odi, début novembre 1999, était en effet, un étrange regroupement de politiciens professionnels, kidnappeurs reconvertis en agitateurs et nationalistes ethniques enragés, reprochant au gouvernement de ne pas faire le nécessaire pour stopper les sanglants affrontements qui ont eu lieu la semaine d’avant entre les Ijaw et les Ilaje-Yoruba, affrontements qui ont causé la destruction du quart des taudis de Ajegunle dans le centre de Lagos en faisant de nombreux morts dont un nombre considérable de Ijaw ressortissants de Odi. Les jeunes de Odi étaient donc dans le processus de mobilisation de ressources humaines et matérielles afin d’aller à Lagos pour intervenir dans les affrontements quand la police arriva.

 

La question consistant à savoir pourquoi ces jeunes qui, pendant des années, kidnappaient des employés et les libéraient saints et saufs se sont subitement métamorphosés en une foule meurtrière tuant les forces de sécurité mandatées dans la région pour restaurer l’ordre continue à intriguer les chercheurs et observateurs du Delta. Cependant une minutieuse analyse des événements qui ont conduit aux massacres de Odi révélerait une orchestration théâtrale sciemment planifiée pour aboutir au sanglant dénouement qu’était la mise à sac de la ville de Odi. En effet, les compagnies pétrolières étaient en état d’alerte depuis la déclaration de Kaiama qu’elles ont considéré comme une déclaration de guerre de la part des jeunes Ijaw. Elles furent davantage alarmées par le soutien public apporté par le Congrès National Izon, l’organe fédérateur des chefs et notables Ijaw, au discours qui dénonça, quelques semaines après, le massacre sans précédent des jeunes gens à Yenogoa, Oloibiri, et Kaiama. Même la tournée effectuée par Obasanjo quelques mois après dans la région de Delta n’a pas pu détendre l’atmosphère. Profitant d’ailleurs de cette visite, les jeunes lui ont clairement fait savoir qu’ils n’étaient plus intéressés par des palliatifs mais plutôt par une restructuration fondamentale de la fédération nigériane en terme de contrôle judicieux des ressources et d’une équitable représentation pour tous. Rappelons que Shell et les autres compagnies pétrolières ont étroitement collaboré avec la junte militaire de Abacha et de son successeur, le Général Aboubakar pour calmer la fureur des jeunes. Mr. Emeka Achébé, un haut fonctionnaire de Shell UK, a même déclaré en 1996 aux journalistes irlandais que sa compagnie préférait travailler avec les dictatures militaires à cause de leur tendance à garantir la stabilité politique dont les corporations multinationales comme Shell avaient besoin pour générer des profits dans les pays en voie de développement. On comprend bien pourquoi Shell et les quatre autres multinationales travaillant au Delta, chercheraient auprès du gouvernement civil l’assurance de sa fermeté vis à vis des « bandits » qui essayeraient de leur rendre la tâche  difficile. Lors de la rencontre d’octobre 1999 entre le gouvernement et les représentants des compagnies pétrolières, Général Yakubu Theophilis Danjuma, ministre de la défense de Obasanjo promit à ces compagnies, que la sécurité au Delta serait sa priorité majeure. Cette réunion fut suivie par des menaces et avertissements provenant du gouvernement et qualifiant les défenseurs des droits à l’environnement et des minorités ethniques du Delta, de 'bandits' et 'mécréants'. La mobilisation massive des troupes dans la région laissait ainsi présager une opération militaire.

 

Et pour les jeunes ce fut la goute d’eau qui fit déborder la vase. La plupart de ces jeunes gens ont commencé à s’intéresser à la politique avec l’exécution de Ken Saro-Wiwa en novembre 1995 et ils avaient depuis lors remarqué que les gouvernements qui se sont succédés n’avaient rien fait pour améliorer les conditions de vie des populations comme ils le promettaient, mais plutôt s’en allaient du pouvoir avec des milliards de dollars provenant des revenus pétroliers de la région. Ceux qui fondaient leur espoir sur le retour à une vie démocratique s’étaient vite désillusionnés lorsque leurs représentants furent verbalement réprimandés par le Président Obasanjo, lors d’une réunion tendue à Port Harcourt en juin 1999. Celui-ci leur lança qu’ils n’avaient qu’à se taire car il était, selon lui, le seul à connaître les problèmes du Delta et donc le seul à pouvoir leur trouver des solutions adéquates. Ce dont ils avaient désespérément besoin, c’étaient des propos paisibles leur promettant des emplois, la scolarisation et la fin de la guerre écologique. Ils s’attendaient à une politique clairement formulée et mise au point par le gouvernement avec leur concours et qui se consacrerait à la résolution de ces vieux problèmes. Mais, constatant l’incapacité de Obasanjo à s’engager dans une telle politique, ils se replièrent dans des légitimes désobéissances. Le gouvernement devint ainsi leur ennemi et la police anti-émeute et les soldats qui patrouillaient dans la région, une armée d’occupation. Les huit policiers tués à Odi étaient par conséquent des prisonniers de guerre. Et l’expédition connue sous le nom de Hakuri ordonné par le gouvernement pour détruire la ville n’était qu’un exercice militaire destiné à sauvegarder les gisements pétroliers des multinationales occidentales. Cette bataille entre ceux qui cherchaient à arracher le contrôle de leurs ressources et ceux qui s’entêtaient à le garder a fait des centaines de femmes malheureuses, des enfants tués et plusieurs autres centaines se sont probablement réfugiés dans les forêts environnantes. Odi fut le rubicon franchi par le gouvernement et les jeunes du Delta dans la reprise des hostilités pour le contrôle des alléchants revenus pétroliers.

  

La fin de la politique ?

 

 Le regain de la violence au Delta est pour certains, la manifestation de la forclusion  de l’option politique dans la résolution de la crise. Mais comme nous l’avons souligné précédemment, la confrontation entre les jeunes et leurs aînés, la résurgence des hostilités inter-ethniques et le bras de fer entre les jeunes et le gouvernement soutenu par les compagnies pétrolières ne sont que la manifestation de la reprise du combat que mènent des hommes ordinaires afin d’avoir  un mot dans la façon dont ils sont gouvernés ainsi que dans la gestion de leurs ressources. La crise du Delta peut alors être attribuée à l’échec du processus  politique dans l’allocation et la légitimation de l’autorité ainsi que son utilisation à des fins sociales et économiques susceptibles de produire le bien être commun. Ce n’est en d’autres termes pas la fin de la politique mais plutôt  le retour  de celle-ci. La légitimité de l’autorité  politique  a  fortement été érodée au Delta par un siècle et demi d’impérialisme économique brutal, la domination coloniale ainsi que l’incompétence et la corruption des gouvernements qui se sont succédés depuis l’indépendance. Les populations, pendant longtemps exclues du processus politique et économique, luttent sous le guide des jeunes, pour leur intégration dans le processus contre des forces puissantes mais désormais démystifiées.

 

Il y a cependant un certain nombre de lobbies et surtout ceux des compagnies pétrolières qui, pendant des années ont présenté au monde extérieur une vision du conflit du Delta conforme à leur désir de maintenir l’état de siège seul garant  selon eux de la sécurité et de la continuation de leurs activités dans la région. Ils prétendent également que les ruptures de pipelines pétroliers qui surviennent régulièrement sont provoquées par des jeunes criminels qui  sabotent les installations afin de réclamer la compensation des dommages. Ils sous-estiment ainsi l’appartenance de certains des leaders des jeunes à des mouvements de défense de l’environnement et des droits de l’homme ainsi que leur engament dans la lutte pacifique pour  l’avènement d’un nouveau régime soucieux de l’équité sociale et économique au Delta. Ils brandissent les incidents des prises d’otage et les conflits inter-ethniques entre ilaje, itsekiri et ijaw, pour appuyer l’image d’un Delta stupidement chaotique et nécessitant la présence des agents de sécurité.

 

Les gouvernements nigérians à partir du régime de Babangida ont également suivi cette tendance. Ils réduisent purement La crise du Delta à une question de sécurité et qualifient toute tentative de remise en cause des forages d’acte de trahison ou de sabotage économique étant donné que la compétitivité de l’économie nigériane repose sur l’exploitation pétrolière. Cet argument à servi de base à l’adoption, par Babangida en juin 1993,du décret de trahison et d’actes qualifiables de trahison pour contenir le MOSOP. Certains journalistes occidentaux et ONG ont également mécaniquement intériorisé les points de vue des compagnies pétrolières et du gouvernant dans leurs analyses, peignant Delta comme une région submergée par la violence des jeunes embourbés dans un bras de fer sanguinaire avec le gouvernement et les compagnies pétrolières, tout en priant les programmes de résolution de conflit et de maintien de la paix de ramener  la région à la normalité.

 

On a cependant tendance à souvent ignorer  que la violence et la situation anarchique qui prévalent au Delta profitent à certains et que ces bénéficiaires ne seront absolument pas motivés à collaborer dans un programme pouvant aboutir au retour d’une paix durable dans la région. L’alternative à la présence policière massive dans la région serait une nouvelle structure politique et économique s’inspirant d’une nouvelle constitution fédérale et qui transférerait le pouvoir et le contrôle des ressources économiques aux populations locales du Delta. Cela impliquerait une démocratisation du processus politique afin de permettre à ces populations de devenir objets et actrices du développement ce qui engendrerait également une démocratisation du développement.

 

Mais cela représente un coût énorme pour le gouvernement et les compagnies pétrolières. L’acquisition des droits politiques mettrait en effet les populations locales en position d'exiger des compagnies pétrolières d’adopter une pratique d'exploration beaucoup plus saine pour l’environnement dans leurs activités, de se plier notamment aux évaluations d’impact environnementales telles qu’elles sont prescrites par la loi nationale et internationale qu'elles contournent et enfreignent pour ne pas assumer des coûts supplémentaires. Les populations locales pourraient également ordonner à ces compagnies, comme l'avait fait IYC en 1998, de cesser immédiatement de répandre les gaz provenant des forages et celles ci ne pourraient plus compter sur les pressions du gouvernement pour les protéger comme en 1985. Elles seraient aussi en mesure de forcer les compagnies à investir une partie raisonnable de leur profit dans l’économie locale comme cela se fait dans le reste du monde et particulièrement aux Etats-Unis et en Europe au lieu de l’emporter. En bref, les populations auraient finalement la possibilité de dompter les compagnies pétrolières pour éviter l’appauvrissement des masses et le suicide écologique. Cela  diminuerait inévitablement les marges de profit réalisé par les compagnies. Ces dernières ne seront pas par conséquent disposées à envisager une telle alternative et  encore moins à l’accepter. Elles ont, pendant ces 4 dernières décennies fait de bonnes affaires avec des gouvernements indolents et corrompus et entendent conserver ces privilèges même au prix de la violence.

 

C’est  précisément pour cela que des compagnies comme shell  continuent à entretenir leurs propres systèmes de sécurité en dépit de la stupéfaction internationale, équipent les troupes gouvernementales déployées dans la région et recrutent à présent des vigiles locaux dans des villes comme Nembe pour garder les installations pétrolières. Et au fur et à mesure que  le nombre des vigiles armés semant la terreur augmente, le besoin de la sécurité se fait plus pressant dans la région. De même, plus les tensions inter-ethniques, souvent attisées par les manœuvres de division des compagnies pétrolières persistent, plus il y’aura la nécessité d’un déploiement militaire pour restaurer l’ordre dans la région.

 

Le gouvernement profite également de la situation pour satisfaire ses propres intérêts. En effet, les dignitaires de Abuja et leurs hommes d'affaires perçoivent la région de Delta comme une vache laitière qui doit être traite sans entrave depuis le décret de Gowon de 1969. Et ils utiliseront pour cela toute la violence nécessaire pour contenir les protestations des populations locales. Ils sont ainsi sceptiques et même souvent hostiles à l’idée de la tenue d’une Conférence Nationale Souveraine et à l’instauration d’une nouvelle structure politique favorisant l’autodétermination du Delta et l’autogestion de leurs ressources. La violence qui sévit au Delta a été conçue par le gouvernement et les sociétés pétrolières qui en sont les principaux bénéficiaires. Les populations locales ne sont visiblement, que les victimes de cette machination.

 

 

Existent-ils des agents de la paix ?

 

Il est vrai que Delta vit une situation chaotique comme en témoignent la recrudescence de la violence et l’écroulement de la légitimité de l’autorité politique. Mais il est tout aussi vrai que la région dispose des hommes de bonne volonté, capables de créer un mouvement social et politique qui la conduirait vers le chemin d’une paix durable, à travers leurs exhortations morales et soutiens pratiques. Parmi ceux ci figurent des chefs de communauté honnêtes et désintéressés qui pendant des années, se sont distingués à travers leurs aides apportées aux populations locales pour la résolution de leurs problèmes socio-économiques, leurs prises de position  contre les politiques du gouvernement et des compagnies pétrolières et la façon dont ils essaient d’apaiser la colère des jeunes quand ceux ci entreprennent de riposter encore une fois de plus aux violences émanant du gouvernement. Ces leaders peuvent être identifiés dans des associations ethniques et du développement et dans des églises, indépendamment des dénominations.

 

On peut également citer le groupe des leaders des jeunes, issus de plusieurs mouvements ethniques, qui ont discrètement émergé comme des porte-paroles de leurs communautés. Celui-ci recèle en son sein des intellectuels inspirés, politiquement astucieux, qui ont déjà acquis des statuts prestigieux dans leurs communautés. Il y a aussi les responsables de plusieurs ONG locales et internationales, dont certains, après des années de travail, ont acquis un savoir inégalé sur la région et tissé des relations étroites avec les populations locales, ce qui leur a valu d’être perçus comme des défenseurs de leur cause. On peut donner les exemples de l’Action pour les Droits de l’Environnement/ Amis de la Terre implantée à Benin City, Port Harcourt et Yanogoa, Niger Delta Wetlands Center- dont les champs et le centre de ressource basé à Odi ont été incendiés ; et Pro-nature International à Akassa dans le centre du delta. Ces organisations non-gouvernementales sont bien financées et bien administrées par un personnel de qualité. Elles ont, depuis des années, joué un rôle clé en attirant l’attention de la communauté locale et internationale sur les dangers des activités des compagnies pétrolières et du gouvernement nigérian, identifiant clairement les problèmes ainsi que des pistes de résolution. Tout programme destiné à ramener la paix dans la région doit prendre en compte ces ONG pour aboutir et plus important encore, pour gagner la confiance et le soutien des communautés locales qui les considèrent comme leurs membres à part entière.

 

Il ya plusieurs autres petites ONG dans les secteurs de défense de l’environnement et des droits de l’homme mais qui sont toujours à l’étape de la définition de leur ligne d’action. L’une des exceptions est Médecins sans Frontières, une organisation humanitaire française basée à Paris, qui a ouvert récemment ses bureaux à Yenogoa. Cependant, le motif de leur présence au delta n’est pas clair, dans la mesure où ils se concentrent dans les opérations de restauration de la paix plutôt qu’à leurs activités traditionnelles d’assistance médicale. On ne sait pas non plus s’ils avaient au préalable analysé les facteurs sociaux, économiques et politiques pouvant conduire à la paix escomptée.

 

En somme, il existe bien des pacifistes au Delta enracinés dans le tissu social. Le grand défi serait d’associer ces acteurs ainsi que les populations locales dans la recherche des conditions favorables à la paix, afin de formuler avec tous les groupes d’intérêts un accord acceptable pour tous, en particulier les populations locales, qui seront en fin de compte les garantes de son application.

  

Position du CDD

 

On voit bien, avec tout ce qui a été dit plus haut, que la crise actuelle du Delta du Niger a été provoquée par le déni de l’autodétermination politique et du contrôle des ressources aux populations de la région. D’un point de vue historique, la crise se présente comme le paroxysme de plus d’un siècle de violentes répressions politiques perpétrées par des puissances étrangères afin de faciliter l’expropriation des ressources appartenant aux populations locales, avec pour conséquences, l’expansion de la pauvreté, l’érosion de la légitimité de l’autorité politique et des catastrophes écologiques sans précédent.

 

Le recours à la violence et aux kidnappings entrepris par certains jeunes de la région constituent une réponse à cette violente appropriation de leurs espaces politiques et économiques et une volonté de remise en cause du statu quo pour la mise en place d’un système plus juste et plus équitable favorisant la participation des populations dans la gestion de leurs affaires, tout en jouissant des richesses provenant de leurs terres dans un environnement salubre et ce de façon durable.

 

Le CDD s’oppose à la violence qu’aucune cause aussi juste et légitime soit-elle ne pourrait justifier. Nous condamnons par conséquent sans réserve et sans équivoque la chaîne implacable des exécutions, viols, saccages des villages entiers, enlèvements ainsi que l'usage par les compagnies pétrolières, le gouvernement ainsi que les jeunes des propos violents et désobligeants. Nous avons également affirmé que la violence est un virus mortel susceptible de se propager dans tout le corps politique et de l’endommager entièrement en créant de nouvelles poches de violence dans un cycle vicieux et ininterrompu. Il n'y a aucune alternative plus crédible que le dialogue et une paix négociée. L’AK-47 peut procurer des avantages à court terme, mais cela a été démontré dans le cas de l’Afrique du sud, et plus récemment en Irlande du Nord, que l’obtention tardive des accords politiques est préférable à une solution rapide pouvant compromettre à long terme tout espoir de paix. Le delta du Niger ne fait pas exception à cette règle.

 

Nous appelons à un cessez-le feu immédiat dans le Delta du Niger. Le terme « cessez le feu » ne semble pas être approprié, mais c’est bien une guerre qui s’est déclenchée dans le delta malgré sa faible intensité. La région est très militarisée. Les jeunes sont très souvent tués par les soldats qui ont assiégé la région. La nouvelle administration civile de Obasanjo, au lieu de restaurer la confiance des populations locales en son gouvernement en retirant les militaires de la région, a plutôt conclu un accord avec le gouvernement des Etats Unis pour lui fournir des corvettes ainsi que des armes sophistiquées visiblement pour patrouiller et contrôler le trafic de pétrole dans le Delta. Mais des groupe comme IYC et le MOSOP ont à juste titre vu dans les récents déploiements des troupes et des munitions comme une continuation de la politique de fermeté du régime de Abacha destinée à intimider les communautés locales luttant pacifiquement pour la justice sociale et économique et n’hésitant pas à utiliser l’impressionnant arsenal militaire pour les contraindre à se soumettre.

 

La résistance sanglante, mais héroïque que les jeunes Ogonis et Ijaw opposent aux forces combinées du gouvernement et des compagnies pétrolières est un message qui indique aux décideurs politiques que les soldats et les armes sophistiquées ne sont pas la solution la plus appropriée pour conduire la région du Delta vers le chemin de la paix. L’exemple du Vietnam a clairement démontré qu’un peuple convaincu de la justesse de sa lutte pour la survie est capable de combattre avec succès même la plus puissante des armées. Le Président Obasanjo et ses conseillers doivent faire preuve de courage et renoncer à cette vieille panacée héritée du Biaffra qui soutient que la seule façon de continuer à maintenir les champs pétroliers sous le contrôle du gouvernement fédéral est justement le déploiement des instruments de la violence. Il est urgent d’adopter une nouvelle façon de penser, un nouveau paradigme avec la consécration du dialogue comme la meilleure façon de garantir l’intégration durable des populations du Delta à la fédération nigériane comme des partenaires égaux. Ce dialogue ne pourra être initié que quand les agresseurs, en l’occurrence le gouvernement et les compagnies pétrolières feront preuve de bonne foi, en ordonnant le retour des soldats à leurs casernes. Ce geste pourrait inciter les communautés locales à rencontrer le gouvernement autour d’une table de négociation.

 

Perspectives à long terme pour la paix et un développement durable dans la région du Delta

 

Actuellement le refrain populaire dans le Delta du Niger est « contrôle des ressources, fédéralisme authentique et développement durable ». Ces trois termes sont, dans un certain sens, interdépendants car on ne peut obtenir l’un sans les autres. La satisfaction des exigences des communautés locales du delta passe inévitablement par une restructuration politique fondamentale de l’Etat nigérian. Mais cette restructuration est-elle nécessaire et désirable ? La réponse ne peut visiblement qu’être affirmative et sans équivoque. Claude Aké, Juluis Ihonvbere et plusieurs autres chercheurs ont avancé le pertinent argument de la dévolution du pouvoir et de la démocratisation du processus développement dans les Etats africains post-coloniaux où la compétition des élites des différents groupes ethniques rend la tâche de la construction de la nation très difficile[vii].

 

Il a aussi été démontré que le Nigeria a connu plus de développement économique et social entre 1960 et 1966 quand l’Etat fonctionnait comme une vraie fédération par rapport à l'après guerre civile en 1970 quand le gouvernement fédéral imposa l’Etat unitaire au pays en étouffant les initiatives locales et convertissant le Nigeria en un Etat rentier profondément dépendant de la rente pétrolière. Dans le cas particulier du Delta du Niger avec la singularité et la complexité géographique de la région, il serait plus productif que les populations locales qui maîtrisent bien la région et son délicat écosystème puissent bénéficier d’un degré d’autonomie conçu et garanti par un nouveau dispositif constitutionnel. Cela leur permettrait de mettre leur génie naturel au service de leur survie en utilisant les ressources qui sont à leur disposition.

 

Des études ont également montré que les populations locales sont les mieux placées pour gérer leur environnement et ses ressources de façon durable[viii]. Ainsi, en réhabilitant et en donnant l’autonomie aux acteurs locaux, le nouvel arrangement constitutionnel aurait une triple efficacité. Le Nigeria aurait également accompli un pas décisif et concret dans la reconduction d’un Delta écologiquement menacé vers un environnement salubre. Les populations locales, jouissant de la liberté d’utiliser leur savoir-faire dans le processus de développement, s’associeraient à leurs compatriotes des autres parties du pays pour générer la prospérité. En permettant aux principaux acteurs économiques et politiques de concentrer leur attention sur leurs régions et en conférant un degré de pouvoir raisonnable au gouvernement central, la fédération nigériane  deviendrait plus stable et politiquement plus unie.

 

La stratégie pour une paix durable et un développement conçus par les populations doit s’enquérir de ce principe d’autodétermination afin de multiplier ses chances d’avoir une influence sur les populations locales. Les dispositions constitutionnelles de 1999 allouant 13% du revenu total du pétrole aux Etats pétroliers du pays et qui ont établi la Commission du développement du Delta, une agence fédérale ayant pour l’objectif d’accélérer le développement économique et la fourniture des infrastructures sociales dans la région, sont des initiatives louables. On doit cependant souligner que ces mesures conciliantes ne s’attaquent qu’aux effets de la crise et laissent en veilleuse les problèmes fondamentaux de l’autonomie politique et du contrôle des ressources, pourtant indispensables pour la stabilité et la prospérité du Nigeria.

 

De même, les programmes des organismes internationaux comme l’Union Européenne qui s’engagent dans des projets de micro-crédits en faveur des communautés locales et l’organisation américaine de soutien aux transitions (Organisation for Transitions Initiatives) s’intéressant à la restauration de la paix et aux résolutions des conflits sont présentement perçus comme proches de la NDDC du point de vue de leur philosophie d’action. Il se peut qu’elles soient bien intentionnées. Mais, leurs refus, délibéré pour certains, d’appréhender la crise sous un angle plus large, en ignorer ses origines historiques et politiques pour la réduire à une simple distribution par le père noël des artifices du développement aux populations locales (bassinoires, fraiseuses, quelques billets de nairas) au lieu de travailler avec elles pour la mise en place d’un nouvel ordre constitutionnel qui pourrait les transformer en agents du développement exhaussant ainsi leurs vœux d’autosuffisance, pourrait plutôt produire un résultat différent de celui qu'elle prétendent escompter.

 

D’ailleurs, il sera difficile de convaincre les leaders de ces communautés de prendre au sérieux le gouvernement américain qui finance à coup de dollars les ONG pour organiser des meetings pour la restauration de la paix, tout en équipant le gouvernement nigérian d’équipements militaires maritimes servant à la militarisation de la région.

Les populations locales du delta du Niger sont les mieux à mêmes de concevoir et garantir la paix dans cette région troublée. La quête de la paix devra commencer par cette question apparemment simple mais non moins importante : pourquoi ces populations sont-elles en colère ? Qu’est-ce qui peut être fait pour résoudre leurs griefs ? Procéder autrement serait le propre des politiques égoïstes au service d’une économie de rapine.

 



Notes et références

[i] Andrew Rowell, Green Backlash, Routledge, London, 1996. See particularly chapter 11, 'A shell-shocked land' for details of Royal Dutch Shell's activities in Umuechem in the central Niger Delta.

[ii] Ogoni Bill of Rights, Saros International Publishers, Port Harcourt, 1992.

[iii] See Ike Okonta and Oronto Douglas, Where Vultures Feast: Forty Years of Shell in the Niger Delta, Sierra Club Books/Random House, New York, forthcoming. See particularly chapter six, 'Ambush in the Night.'

[iv] David Kaplan, 'The Coming Anarchy,' Atlantic Monthly,' April 1994.

[v] Sunday Times, London, 'Shell axes corrupt Nigeria staff,' 17 December 1995.

[vi] Project Underground. Human Rights and Environmental Information on the Royal Dutch/Shell Group of companies 1996-1997, Berkeley, California, April 1997, p. 15.

[vii] Voir Claude Ake, Democracy and Development, Brookings Institution, Washington D.C., 1996. Voir également Julius O. Ihonvbere, Towards The New Constitutionalism in Africa, Centre for Democracy & Development, London, 2000.

[viii] Nick Ashton-Jones, Susi Arnott and Oronto