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LA
CRISE PERSISTANTE DANS LA REGION NIGERIANE DU DELTA DU
NIGER ET QUELQUES PROPOSITIONS EN VUE D’UNE SOLUTION
PACIFIQUE
Mars
2000
Introduction :
En
novembre 1999, quatre ans après l’exécution du
leader Ogoni Ken Saro Wiwa par la junte militaire
nigériane,
le village d’Odi dans le Delta du Niger était brûlé
par des soldats sur ordres du président
nouvellement élu Olusegun Obasanjo. Plusieurs
centaines de personnes, y compris des femmes et des
enfants qui tentaient de s’échapper de leurs maisons
en feu étaient tuées dans les rues. La semaine
précédente,
des jeunes qui manifestaient contre l’abandon de leur
communauté après quarante ans d’exploitation du pétrole
dans leur région par les compagnies multinationales
avec l’appui du gouvernement avaient tué douze
policiers. Au lieu d’envoyer des forces spéciales
pour disperser les jeunes, le président Obasanjo a
envoyé des troupes dirigées par un colonel de l’armée
qui, appuyé par l’artillerie, a bombardé Odi, tuant
des centaines de personnes et brûlant le village.
La destruction
d’Odi par les autorités démocratiquement élues en
mai 1999 n’est pas simplement symptomatique de la
crise qui secoue le riche delta pétrolier du Niger
depuis la fin des années 80. Elle montre clairement que
la brutalité avec laquelle les autorités précédentes
traitent les légitimes revendications est un mode de
gouvernance dans ce pays. Cela montre aussi
l’importance stratégique continuelle du Delta dans la
politique et l’économie du Nigeria, qui tire 90% de
ses revenus du pétrole. Ainsi, la guerre civile qui a déchiré
le pays de 1967 à 1970 était une lutte pour le contrôle
des zones pétrolières du Delta entre l’Est sécessionniste
et le gouvernement fédéral appuyé sur une alliance
entre les régions Nord et l’Ouest.
Le pétrole a été
découvert en mai 1956 par Shell (alors shell BP) a
Oloibiri dans le Delta et l’exploitation commerciale a
commencé deux ans après. La moitié des recettes était
versée au gouvernement de la région Est dont faisait
partie les provinces et communautés du Delta, le reste
revenant au gouvernement fédéral aux termes d’un
arrangement fiscal. Ils est à noter cependant que dès
1957, un an avant le début de l’exploitation, les
communautés du Delta se sont inquiétées auprès de la
commission Willink des risques qu’après l’indépendance,
qui était en train d’être négociée, leur région
ne soit négligée par le gouvernement. La commission
Willink refusa de créer un État indépendant pour les
minirités de l’Est du pays, mais leurs revendications
ont conduit à la création du Niger
Delta Development Board (NNDB),un organisme spécialisé
chargé par le gouvernement fédéral de s’occuper des
questions de développement de cette région où les
conditions de vie sont particulièrement difficiles.
Le
coup d’État de 1966 et la guerre civile qui a suivi
ont mis fin a tout espoir que la NNDB ait un impact
positif sur la vie de cette population pauvre, mais a
aussi débouché sur un régime fiscal qui non seulement
transfère l’essentiel du revenu pétrolier au
gouvernement fédéral victorieux, mais aussi
nationalise par décret, les terres et ressources du
Delta sans le consentement des communautés. Le général
Yakubu Gowon, alors chef de l’État, prit ce décret
en 1969, au moment où ses troupes prirent le contrôle
du terminal pétrolier stratégique de Bonny et
voulaient utiliser leur avantage pour réclamer une
reddition sans condition du Biafra.
La guerre civile était surtout une guerre pétrolière
et le vainqueur a vite fait de s’emparer du butin,
s’intéressant peu aux gens sur les terres desquelles
il était exploité. Ceux-ci étaient aussi écartés de
la gestion des retombées en matière
d’infrastructures et de répartition des
subsides. C’est
ainsi qu’un des conseillers du général Gowon, M.
Philip Asiodu a eu le cynisme de dire que les gens du
Delta ne pouvaient rien faire pour changer cette
situation puisqu’ils sont insignifiants sur l’échiquier
nigérian. Il n’est dès lors pas étonnant que la
tempête que constitue l’apparition
en 1990 du mouvement pour la survie du peuple
Ogoni ait pris tout le monde complètement de court, y
compris le gouvernement militaire.
La
lutte actuelle pour la justice sociale et le respect de
l’environnement dans le Delta du Niger
Lorsque l’ancien
président, le général Ibrahim Babangida avait mis sur
pied une autre agence de développement, l’OMPADEC au
profit du Delta du Niger en 1992, il essayait en quelque
sorte de tuer le mouvement naissant dans l’œuf. Mais
cette tentative était trop tardive. Umuechem, un site pétrolier
du Delta avait déjà été rasé et de nombreuses
personnes tuées par la police anti émeutes sur les
ordres de Babangida en octobre 1989. Les jeunes s’étaient
adressés à la compagnie Shell, qui exploitait alors le
pétrole dans la région depuis plus de vingt ans afin
qu’elle les aide à fournir quelques avantages sociaux
à la population. Ils étaient également mécontents
dans la mesure où la compagnie détruisait
l’environnement en déversant du mazout et en brûlant
du gaz de manière continue et imprudente, et voulaient
discuter de ces problèmes et d’autres encore avec les
responsables de Shell. Non seulement la compagnie les
ignora, mais elle écrit au gouvernement pour demander
l’assistance de la police anti émeutes[i].
Le lendemain, deux véhicules pleins de policiers
intervinrent dans le village, tuant trente personnes et
brûlant plusieurs maisons.
L’incident
d’Umuechem provoqua des ondes de choc dans les
communautés des régions pétrolières et leur rappela
que la guerre civile dans laquelle l’Est s’était
engagée au sujet de la répartition de la manne pétrolière
n’était pas encore terminée et qu’ils restaient
sous la menace d’une campagne de ‘pacification’.
Il n’est alors pas fortuit que le MOSOP, un
regroupement d’organisations comprenant plusieurs
associations et groupes indépendants Ogoni, une
communauté forte de 500000 personnes dans la partie
centrale de Delta, ait vu le jour un ans après le
saccage d’Umuechem. Le MOSOP tire sa particularité du
fait qu’il est un mouvement social bénéficiant du
soutien de la plupart des Ogoni, avec des objectifs
clairs contenus dans la charte des droits des Ogoni (Ogoni
Bill of rights, OBR).
L’OBR
conçu par l’écrivain Ken Saro Wiwa et d’autres
intellectuels Ogoni est un document argumenté, présentant
la situation économique, sociale et environnementale
des Ogoni depuis que Shell a commencé a opérer sur
leurs terres. Le document appelle aussi à une
indemnisation financière de la part des compagnies pétrolières
et du gouvernent nigérian qui, selon le MSOSOP, a été
complice de l’appropriation des revenus du pétrole
tirés des régions Ogoni sans que les propriétaires
des terres perçoivent quoi que ce soit. Le document
demande aussi une réforme du pays en vue d’établir
une égalité entre les différents groupes ethniques
qui le composent ainsi qu’une répartition des revenus
du pétrole selon le même principe de ‘dérivation’
prévu par la constitution de 1963, lorsque le pays était
une fédération de quatre régions autonomes[ii].
La charte des droits des Ogoni fut présentée à Shell,
au gouvernement fédéral et à l’ensemble du pays
lors d’une cérémonie publique présidée par des
leaders de la communauté Ogoni. Puisque qu’il
n’obtint aucune réponse, ni de Shell, ni du
gouvernement, le MOSOP organisa une manifestation
pacifique en janvier 1993 avec la participation de
300000 Ogoni, hommes, femmes et enfants.
Au delà de
‘l’anarchie’ : comprendre le conflit dans le
Delta du Niger
On peut estimer que
la marche de janvier 1993, programmée pour coïncider
avec la journée des Nations Unies pour les apatrides, a
été un tournant dans la lutte pour l’autodétermination
et la justice sociale des communautés du Delta du
Niger. Un résultat concret de la marche a été
l’expulsion hors des régions pétrolifères Ogoni par
des moyens non violents, des employés de la compagnie
Shell. Celle-ci est la deuxième plus grande compagnie,
mais aussi une des plus rentables au monde. Ses
concessions au Nigeria, y compris les régions Ogoni,
représentent un pourcentage important des profits
annuels de la firme. Ses dirigeants ressentirent alors
l’émergence du MOSOP et l’hostilité croissante des
populations comme une menace pesant sur leurs intérêts,
une sorte de virus qu’il faut vite et vigoureusement
combattre si l’on veut éviter qu’il contamine les
autres régions du Delta.
De son côté, le
gouvernement militaire nigérian était préoccupé de
contenir le ‘révolution’ Ogoni. Depuis la fin de la
guerre civile, le pays est progressivement devenu un
Etat rentier, ne s’occupant que de peu d’activités
productives et comptant sur les revenus générés par
les cinq compagnies occidentales opérant dans le Delta
du Niger que sont Shell, Mobil, Elf, Chevron et Agip. Le
secteur pétrolier est peu lié aux autres secteurs de
l’économie. De nombreuses tentatives visant à
restructurer et diversifier l'économie eurent lieu sans
grand succès. Le programme d’ajustement structurel
(PAS) engagé en 1986 par le président Ibrahim
Babangida sous la pression du Fonds Monétaire
International était destiné à redonner vie aux autres
secteurs productifs à travers la dévaluation de la
Naira, la privatisation d’entreprises étatiques afin
de les rendre plus efficaces et plus compétitives, la dérégulation
des marchés de biens et services, la réduction des dépenses
sociales qui étaient vues comme un gaspillage inutile
de ressources déjà limitées.
Cependant, la
corruption officielle, les mauvais choix politiques et
l’incompétence notoire se sont agrégés pour faire
du PAS, une catastrophe économique. Le niveau de vie
des nigérians chuta à son niveau le plus bas.
L’incapacité à faire fonctionner les usines et des
aventures hasardeuses ont mis des millions de gens au
chômage.
La fourniture de services sociaux comme la santé,
l’eau, l’éducation et l’électricité fut
pratiquement suspendue. Il y eut une fuite massive de
cerveaux dans la mesure où
médecins, professeurs d’université et autres
travailleurs prirent le chemin de l’Europe, du Golfe
persique et des États Unis. La crise économique
engendra des troubles politiques et la revendication
d’une conférence nationale souveraine en vue d’un
retour rapide à la démocratie.
Le gouvernement
militaire et les élites civiles et économiques avec
lesquelles il a collaboré pour diriger le pays comme un
pays unitaire depuis des décennies se sentirent en
danger. Ils voulaient s’accrocher au pouvoir afin de
garantir leur accès aux milliards de dollars générés
par le pétrole du Delta et qui alimentent leurs comptes
bancaires. Le gouvernement du général Babangida était
conscient toutefois d’avoir épuisé le stock de
confiance dont il était crédité après le coup d’État
d’octobre 1985. De plus, les scandales dans lesquels
apparaissait le nom du chef de l’État, ajoutés aux
doutes quant à sa volonté d’organiser des élections
libres et sincères et de rendre le pouvoir à un
gouvernement civil, ont fermement retourné la majorité
des gens contre la persistance d’un gouvernement
militaire.
C’est donc une
junte irritée par cette cruelle réalité qui a appelé
à contrecœur à des élections présidentielles pour
le mois de juin 1993. Chez les Ogoni cependant, les événements
avaient pris leur dynamique propre. Ken Saro Wiwa et le
MOSOP avaient suffisamment mobilisé les gens pour que
ceux-ci boycottent les élections, au motif qu’ils
n’ont pas eu leur mot à dire dans l’élaboration de
la constitution sur la base de laquelle les élections
sont organisées. Ils déclarèrent préférer un nouvel
arrangement politique sur la base de la charte des
droits des Ogoni. Le fait que le général Babangida ait
pris un décret portant sur les actes considérés comme
de la trahison afin de lutter contre le MOSOP, ainsi que
sa décision d’annuler les résultats des élections
présidentielles du 12 juin 1993 remportées par Moshood
Abiola, candidat du Parti Social Démocrate, sont les
reflets de l’attitude viscérale d’élites
politiques qui se sont si longtemps engraissées sur les
ressources du Delta du Niger, qu’ils ne peuvent
concevoir une autre configuration politique et économique
qui sorte du statu quo.
Le flot de
manifestations populaires qui ont suivi l’annulation
des élections et qui étaient orchestrées par des
activistes et journalistes pro-démocrates ont vite
chassé Babangida du pouvoir, remplacé avec la bénédiction
de la junte militaire par Ernest Shonekan, chargé de
conduire la période de transition. Cette situation était
un tremplin pour l’ancien numéro deux de la junte, le
général Sani Abacha, par ailleurs un des membres
influents de l’équipe Shonekan, qu’il renversa à
l’issue d’une révolution de palais pour devenir le
chef de l’État et s’occuper du problème Ogoni.
Une union infernale
Avant de prendre le
pouvoir en 1996, le général d’infanterie Sani Abacha
s’était fait une réputation d’officier brutal et
corrompu. Sorti rapidement des rangs après qu’il ait
proclamé le coup d’État qui a mis fin à la seconde
République en 1983 et porté au pouvoir le général
Muhammadu Buhari, Abacha est devenu le deuxième
personnage le plus puissant du pays après 1990, pour
avoir aidé à faire échec à une tentative de coup
d’État orchestrée contre le général Babangida. En
tant que chef d’état major de l’armée sous
Babangida, il participa avec enthousiasme au pillage du
trésor national, détournant des millions de dollars
destinés aux casernes militaires et aux soldats pour
les placer dans ses comptes personnels à l’extérieur
du pays. Il a montré sa soif de sang et son aversion
pour les aspirations démocratiques des populations
lorsqu’il a joué un rôle clé dans la confiscation
de la victoire de Moshood Abiola aux élections de juin
1993. Il a ainsi personnellement commandé les troupes
qui ont tué des centaines d’activistes démocrates
sortis dans les rues de Lagos pour protester contre les
mesures prises par la junte. C’est vers cet homme que
la royal Dutch Shell, qui désespérait d’éteindre
les foyers allumés par le MOSOP dans le Delta s’est
tourné pour demander de l’aide[iii].
Les analystes et
commentateurs de la crise actuelle dans le Delta du
Niger tendent à considérer que la violente
confrontation entre les communautés, les compagnies pétrolières
et le gouvernement n’a commencé qu’au début des
années quatre-vingt-dix et qu’avant cette date, le
Delta était un oasis de paix et de tranquillité, habité
par des gens soumis aux lois. Rien n’est plus éloigné
de la réalité. Le Delta du Niger a été dirigé par
la violence depuis le milieu du dix-neuvième siècle
lorsque les anglais et autres européens, après avoir
vidé les côtes et l’intérieur du continent de
jeunes africains emmenés comme esclaves dans le nouveau
monde, se sont tournés vers le soi disant commerce ‘légitime’
d’huile de palme destiné à soutenir la révolution
industrielle du Nord. Les commerçants européens étaient
dès le départ décidés à prendre le contrôle dans
leur seul intérêt, du commerce de l’huile de palme,
produite par les locaux. Ils ont fixé les prix
d’achat (en général les produits étaient échangés
contre des articles sans valeur comme le Gin, des perles
colorées, des miroirs) et interdit aux entreprises
locales d’exporter directement leurs produits en
Europe à de meilleurs prix. Ils ont même attaqué des
villes et des royaumes qui ont osé affirmer leur droit
au libre commerce que les européens adoptent avec
enthousiasme mais leur refusent.
John Beecroft,
consul de sa majesté dans le Delta du Niger, a
introduit le concept de ‘gunboat diplomacy’ dans la
région à partir des années 1850, imposant des traités
douteux à des rois et princes auxquels il offre sa
‘protection’ en échange de l’autorisation
qu’ils donnent aux commerçants britanniques de faire
ce que bon leur semble dans leurs régions. Les rois
contestataires étaient soit tués et leurs villes
rasées,
soit détrônés et envoyés en exil forcé, puis
remplacés par des rois soumis. Le dur traitement fait
à Willian Dappa Pepple, roi de Bonny, une cité-Etat
productrice d’huile de palme ; à Jaja, roi
d’Opopo, ville commerciale rivale de Bonny ainsi qu’à
Nana Olomu, prince du royaume commerçant Itsekiri de
Warri – tous étant détrônés ou envoyés en exil au
milieu du dix-neuvième siècle – était le début
d’une entreprise dont l’objectif était
l’expropriation des ressources économiques des
populations et l'institutionnalisation de la violence et
de la coercision comme instruments de contrôle
politique.
Ainsi, la crise de
légitimité actuelle dans le Delta du Niger a ses
racines dans les actions de John Beecroft et de ses
successeurs qui ont perturbé le fonctionnement des
institutions locales et le principe de la séniorité
pour les remplacer par des autorités soumises au
pouvoir de l’empire. Ces actions ont aussi dépossédé
les populations de leur pouvoir de contrôle qui leur
permettait par le passé, de demander des comptes à
leurs gouvernants. Goldie Tubman et son conseiller
militaire Frederic Lugard ont porté cette combinaison
de coercision politique et d’exploitation économique
à son paroxysme en réunissant dans un monopole placé
sous le contrôle du premier, les différentes firmes
européennes concurrentes. Ils ont fait cela d’autre
part en entreprenant de mettre les populations locales
dans l’orbite de son nouvel empire économique. Pour
cela, il fallait les rendre dépendants en imposant des
tarifs illégaux sur leurs produits, mais aussi les
forcer même dans leurs rapports commerciaux, à
utiliser sa
firme comme intermédiaire.
La récession économique
qui s’en est suivie obligea des rois comme William de
la cité Etat de Nembe à l’Est du Delta à remettre
en cause l’injuste accord. Les vaisseaux britanniques
furent rapidement envoyés pour le combattre. En 1895,
les villes de Nembe, Brass et Fishtown ont été complètement
incendiées et plus de deux mille hommes, femmes et
enfants y ont trouvé la mort. Après avoir écrasé la
résistance locale, la firme Goldie qui deviendra plus
tard, la Royal Niger Company s’étendit aussitôt au
Nord en longeant le fleuve Niger jusqu’à Idah et même
au delà, s’érigeant en une sorte de gouvernement impérialiste
en frayant la voie à la colonisation du territoire qui
sera plus tard connu sous le nom du Nigeria.
Ainsi la décision
de Shell de collaborer avec le Général Abacha pour
« pacifier » les populations Ogoni en 1993
était simplement la manifestation et la continuation
d’une tradition solidement ancrée d’extermination
des populations Ogoni aux moyens des armes lourdes afin
de faire facilement main basse sur leurs ressources. Le
refus du gouvernement colonial britannique et des
leaders des trois grands partis, le Northern Peoples
Congress, le NCNC et l’Action Group, d’accorder à
cette région une marge d’autonomie politique et économique
en 1957 ; le décret du Général Gowon transférant
les revenus pétroliers de la région au gouvernement fédéral
pendant la guerre civile en 1959 ; l’acte
d’utilisation de la terre pris en 1978 par Général
Olusegun Obasanjo transformant leurs terres ainsi que
leurs ressources pétrolières en patrimoine et propriété
du gouvernement de la fédération ; jusqu’à la
promulgation par Babanguida du décret sur la trahison
et les actes qualifiables de trahison de 1993 et son
application à Ken Saro-Wiwa et huit autres dirigeants
Ogoni en novembre 1995 visent à faire obstacle à
l’autodétermination des peuples Ogoni et les priver
par conséquent du droit d’exploiter leurs ressources
pour leur bien être.
La crise actuelle
du Delta peut être mieux comprise comme étant le fruit
d’un long processus historique, propulsé et animé
par des forces politiques et économiques
internationales complexes tantôt acceptées, rejetées
ou instrumentalisées par les populations locales au gré
de leurs intérêts avec des degrés de réussite et
d’échec variables. Autrement dit, c’est une
histoire de la domination et de la résistance à
celle-ci : les tentatives d’indigénisation
d’une autorité étrangère et imposée, le récit de
la lutte d’hommes et de femmes ordinaires se soulevant
contre des forces qui leur sont supérieures pour défendre
leurs moyens de subsistance et leur mode de vie. Le
journaliste américain Kaplan publia en 1994 un article
dans la revue mensuelle Atlantic,
un article dans lequel il évoquait la menace de l’avènement
d’une situation anarchique et chaotique en Afrique de
l’Ouest qui se manifesterait par l’effondrement des
Etats avec des bandits et des seigneurs de guerre se
substituant à l’autorité politique légitime et
gouvernant à coup de machettes et AK 47[iv].
Apparemment pour Kaplan aucune force n’expliquerait
les agissements des combattants sinon l’abrutissement
et l’irrationalité des seigneurs de guerre qui, comme
les ombres noires dans" Heart
of Darkness » de Conrad, se combattraient
inlassablement jusqu’à la mort sans aucune raison.
Cela paraît invraisemblable mais…c’est bien des
Africains qu’il s’agit.
Ce modèle
analytique profondément raciste et d’une
spectaculaire nullité scientifique est souvent utilisé
par les journalistes occidentaux, commentateurs et
responsables des ONG dans leur approche de la crise du
Delta. Ainsi, l'affrontement des villageois de deux
ethnies différentes sur les enjeux politiques et économiques
de l’emplacement d’un siège administratif local,
compte tenu des agréments sociaux qui vont avec, est
volontairement réduit à une escalade de violence émanant
d’un affrontement ethnique sans enjeux. Le litige
frontalier entre deux villes déclenché par la découverte
de puits de pétrole dans le secteur ne refléterait
selon cette grille de lecture que les lacunes des
populations sur les notions de droit à la propriété
foncière ; Les luttes d’influence entre les
Chefs locaux collaborant avec les compagnies pétrolières
et des jeunes gens frustrés et accusant leurs aînés
d’hypothéquer leur avenir ne serait que la
manifestation d’un atavisme primitif, la preuve de
leur incapacité à produire des institutions politiques
susceptibles de gérer efficacement leurs affaires sans
recourir à la violence.
Tout ceci démontre
les limites de ce prisme analytique dominant en terme de
rigueur scientifique et profondeur historique. Il serait
par conséquent beaucoup plus fructueux d’aborder la
crise du Delta en prenant en compte les populations
locales, d’analyser leurs rapports avec les patrons
locaux tout en les situant dans un contexte plus large
de compétition d’intérêts politiques et économiques
sur la scène internationale et d’admettre que les
victimes actuelles des forces de la globalisation ne
sont autres que les victimes d’hier de la vicieuse
politique économique que la société Royal Niger a mené
au Delta au 19e siècle. Ce n’est que la répétition
de la tragique histoire. Une meilleure compréhension de
la crise du Delta ne saurait ainsi se passer de
l’identification des différents protagonistes et des
mobiles de leurs agissements.
Les
Acteurs
Les responsables
gouvernementaux nigérians et les compagnies pétrolières
ont toujours présenté le paysage politique du Delta
comme étant très complexe, le conflit quiy fait rage
comme très difficile à comprendre et les dramatis
personae comme une foule de mécontents et
d’illettrées non disposées à entendre raison. Mais
les faits sur le terrain révèlent une autre réalité,
celle des gens ordinaires utilisant quotidiennement les
ressources économiques et sociales à leur disposition
pour se survivre, tout en développant des stratégies
de résistance aux forces exogènes menaçant
d’entraver ce processus. L’exemple du MOSOP est à
cet égard notoire. Cette organisation est apparue en
1990 en territoire Ogoni spécifiquement pour
contrecarrer les actions de la Royal Dutch et du
gouvernement militaire nigérian qui, depuis 1958,
exploitent les gisements pétroliers en polluant
l’environnement sans aucune compensation pour les
populations locales. En 1994, le Général Sani Abacha
mobilisa les forces de sécurité de l’Etat de Rivers
sous la commandement du Colonel Paul Okuntimo pour lesanéantir
avec l’ appui financier et logistique évident[v]
de Shell aux soldats, même si la compagnie l’avait nié
plus tard. En 1995, plus de deux mille ressortissants
Ogoni dont le leader du MOSOP Ken Saro- Wiwa furent tués.
Avec le retour à
un régime civil en mai 1999, plusieurs activistes du
MOSOP qui s’étaient exilés pendant la dictature
d’Abacha rentrèrent au pays et essaient depuis la période
de transition de reconstruire leur organisation. Ils ont
ouvert un nouveau bureau dans la ville de Port Harcourt,
la capitale de l’Etat de Rivers et le Président en
exercice, Mr. Ledum Mittee (celui qui prit fonction après
l’exécution de Ken Saro-Wiwa) s’est engagé dans la
reconversion de l’organisation en une agence de développement
orientée vers la satisfaction des besoins socio-économiques
des peuples Ogoni.
Le MOSOP est une
authentique organisation de masse et
malgré les tentatives concertées de la junte
militaire et des responsables de Shell visant à créer
des dissensions en son sein pour son éclatement
notamment en 1994, l’organisation bénéficie toujours
du soutien de la majorité des populations dans les cinq
clans Ogoni où elle dispose également de modestes
bureaux administrés par des volontaires travaillant à
mi-temps. Elle souffre cependant d’un manque de
ressources financières qui lui permettraient d’accroître
la compétence de son personnel à travers une formation
de qualité, de coordonner et mettre en exécution ses
projets, d’introduire de nouvelles techniques dans les
zones rurales et de bien superviser et défendre
l’environnement. A cela s’ajoute les divergences
d’opinions sur les stratégies de l’organisation
opposant d’une part la section du Nigeria dirigée par
Mittee et la section de l’étranger regroupant les
militants du Canada et des Etats Unis dirigée
officieusement par le petit frère du feu Ken Saro-Wiwa,
Owens Wiwa. La faction dirigée par Mittee, plus modérée,
prône le dialogue et la réconciliation alors que celle
dirigée par Owens adopte une position radicale posant
comme préalable à toute négociation avec le
gouvernement, l’ouverture d’une enquête judiciaire
sur la mort de Ken Saro-wiwa et des deux mille militants
Ogoni ainsi que le châtiment des coupables. Cette crise
du reste prévisible, résulte des tentatives de
restructurations du mouvement après une sombre période
au cours de laquelle elle perdit une bonne partie de ses
leaders ainsi que ses cadres expérimentés. Les
observateurs optimistes pensent d’ailleurs qu’avec
la contribution des hommes de bonne volonté, le MOSOP
finira par la transcender pour redevenir la formidable
machine politique qu’elle avait été au début des
années 90.
Le conseil des
jeunes Ijaw (Ijaw Youth Council-IYC-), légèrement
associée au Congrès National Izon (Izon National
congress) et représentant plus de quarante clans y
compris la nation Ijaw du Delta, se présente comme la
remplaçante de l’ancienne MOSOP depuis l’exécution
de Ken Saro-Wiwa en novembre 1995. Cette organisation a
été créée en 1998 lors la conférence des jeunes
Ijaw à Kaiama au Delta. Coordonnée par Oronto Douglas,
spécialiste du droit de l’environnement et leader du
mouvement Chikoko, cette conférence regroupa plus de
5000 jeunes Ijaw issus des mouvements comme le Mouvement
pour la Survie de l’identité Ijaw (Movement for the
survival of Ijaw Ethnique Nationality, MOSIEND), le
Mouvement pour les Reparations en faveur de Ogbia (
Mouvement for Reparations to Ogbia, MORETO), le
Mouvement des jeunes, Nembe 1895, Okpolom Imo Engeni,
l’Assemblée Suprème Egbesu (Supreme Egbesu Assembly,
SEA) , etc. Tous ces mouvements ont consenti de se
regrouper au sein du IYC sous la direction de Monsieur
Felix Tuodolo l’ancien administrateur de l’ONG,
Action pour le Droit à l’Environnement (Environmental
Rights Action).
Dans l’historique
déclaration de Kaiama exposée à la presse publique et
à la communauté internationale le 11 Décembre 1998,
le IYC annonça : ‘nous cessons de reconnaître
tous ces décrets non démocratiques qui privent nos
communautés des droits à la propriété, à la vie et
à la libre disposition de nos ressources, promulgués
sans notre participation et consentement. Parmi ces décrets
figurent ceux relatifs à l’utilisation de la terre,
au pétrole, etc’. La déclaration demanda également
à ‘toutes les compagnies pétrolières de cesser
leurs activités d’exploration et d’exploitation
dans la région’
en soulignant que tout ce que les populations
Ijaw ont tiré comme profit de leur présence dans la région n’étaient
que, ‘ignition de gaz, ruptures pétrolières,
explosions et étiquettes de saboteurs et terroristes’[vi].
La direction de IYC présenta par la même occasion, son
programme ‘operation climate change’, une série
d’activités prévues du 1er au 10 janvier
1999, période au cours de laquelle les compagnies pétrolières
devaient éteindre les flammes de gaz et se retirer du
territoire ijaw.
Les Ijaw
constituent le quatrième groupe ethnique du Nigeria après
les Hausa-Fulanis,Yoruba et Ibo. Situés tout au long
des ruisseaux et marais du delta du Niger, ils représentent
une bonne partie des populations vivant dans les Etats
de Rivers, Delta, Edo, Ondo, Cross River, et le tout récent
Etat de Bayelsa. La majeur partie des puits exploités
par les compagnies pétrolières occidentales se
trouvant dans les territoires Ijaw, le gouvernement et
celles-ci ont ainsi été alarmées par l’ultimatum
lancé par IYC en décembre 1998. Le Général
Abdoulsalami Aboubacar, remplaçant du Général Abacha
mort en 1998 dans des conditions mystérieuses, envoya
aussitôt des navires de guerre dans la région. C’est
ainsi que trois cents jeunes gens Ijaws, parmis ceux qui
entreprirent une manifestation pacifique dans les rues
de Yenoga, capitale de l’Etat de Bayelsa furent
abattus froidement par des soldats. La ville de Kaiama
fut également envahie par des militaires qui y tuèrent
plusieurs personnes dont le fils du chef de la ville et
violèrent beaucoup de femme, dont des mineures, sous la
menace des armes.
Le mouvement IYC émergea
des massacres sanglants de Kaiama, mais demeure déterminé
à continuer la lutte pour que les peuples Ijaw ainsi
que les autres ethnies du Delta du Niger puissent
disposer de leurs ressources et jouir du droit à leur
environnement. IYC est divisé en plusieurs zones. Sa
direction collégiale est ainsi issue de ces zones mais
la gestion des affaires administratives courantes est
assurée par le Président dont le bureau se trouve à
Port Harcourt. Le mouvement organise régulièrement, de
façon rotative des meetings dans les clans, villes et
villages Ijaw. Au cours de ces meetings, les leaders des
zones sensibilisent leurs auditeurs en majorité des
jeunes sur les problèmes socio-économiques du Delta du
Niger et essaient de les résoudre. IYC émergea comme
la voix des peuples Ijaw à travers ses prises de
position rigoureuses et sans équivoques sur la crise du
Delta et la claire articulation de son plan d’action,
se démarquant ainsi du Congrès National Izon, une
organisation beaucoup plus modérée dirigée par des célèbres
hommes d’affaires Ijaw, des politiciens et des leaders
d’opinion. Les deux organisations entretiennent
cependant des rapports cordiaux et s’encouragent
mutuellement à travers la concertation des deux
directions qui ont d’ailleurs tendance à prendre les
mêmes positions sur beaucoup de questions. Ceci est
d’autant plus important que, quand Obasanjo assiégea
le Delta en mai 99, peu de temps après son arrivée au
pouvoir et qu’il invita les leaders du Congrès
National Izon à Abuja, ceux-ci demandèrent d’abord
l’avis de IYC avant d’accepter l’invitation.
Contrairement à
MOSOP qui a été incapable d’élaborer une stratégie
claire pour collaborer avec les autres groupes ethniques
du Delta, IYC a pu se constituer comme cerveau et moteur
des autres mouvements de la région, en supportant les
luttes des activistes issus des groupes ethniques
minoritaires et n’hésitant pas à les aider financièrement
en cas de besoin. IYC est cependant comme MOSOP, affecté
par des contraintes financières et n’arrive pas à
mettre en exécution, de façon effective ses programmes
brillamment conçus, notamment ceux relatifs à la
sensibilisation des jeunes sur le processus politique
dans la nouvelle configuration démocratique et comment
amener de façon pacifique le gouvernement et le
parlement à prendre rapidement en compte leurs
demandes. Elle demeure cependant l’une des
organisations de masse ethnique les mieux structurées
au Delta, avec une ligne d’action politique bien définie.
Le mouvement
Chikoko fut le premier mouvement crée dans le Delta. Il
avait pour mission de rassembler les différents groupes
ethniques, politiques et environnementaux enfin de
constituer une formidable force luttant pour la
restructuration fondamentale du Nigeria. Cette
organisation de résistance Pan-Delta tient son nom du
sol Chikoko et sa direction est assurée par un conseil
de huit membres issus de plusieurs mouvements ethniques
de la région. Le conseil des huit choisit à son tour
le leader chargé de coordonner les activités du
mouvement. Celui-ci est présentement sous la présidence
de Oronto Douglas, directeur délégué de la
prestigieuse ONG de défense de l’environnement
intitulée : Action pour le droit à
l’environnement/ Amis de la terre Nigeria.
Le mouvement
Chikoko prend rarement l’initiative de mener des
campagnes mais plutôt appuie les groupes-membres à
monter des stratégies, mobiliser des ressources et à
travailler pour atteindre les objectifs communs. Le
mouvement Chikoko agit plus en catalyseur et médiateur
et a collaboré avec des groupes comme le Forum National
Oron (Oron National Forum) basé à Oron pour la
formulation du projet de lois relatifs aux droits du
peuple Oron en juin 1999. Il a également travaillé en
étroite collaboration avec la Coalition des Peuples Egi
(Egi Peoples Coalition), le Mouvement des minorités
sudistes (Southern Minorities Mouvement), la Convention
des jeunes Ikwerre (Ikwerre Youth Convention) entre
autres. Il a ainsi organisé avec l’appui de ces
groupes un rassemblement couronné de succès le 18 juin
1999 à Port Harcourt pour non seulement marquer la
journée internationale de lutte contre le règne des
multinationales et l’impérialisme, mais aussi pour célébrer
le retour au Delta du Docteur Owens Wiwa après quatre
ans d’exil.
Le mouvement
Chikoko n’est pas une organisation conventionnelle
dans le sens ordinaire du terme en ce sens qu’elle
n’a pas de bureaux partout dans le Delta et le public
ignore les noms des membres du Conseil en dehors de
celui du leader. Elle est tout de même une organisation
très efficace, respectée et influente dans les différentes
communautés et groupes ethniques du Delta.
On peut identifier
plusieurs autres organisations ethniques et
communautaires également activistes dans le Delta du
Niger. Les plus célèbres sont l’Association des
Femmes pour la Justice (Niger Delta Women for Justice)
implantée à Yenegoa et à Port Harcourt, la Convention
des Jeunes Ikwerre (représentant les intérêts des
peuples Ikwerre à Port Harcourt et aux alentours), la
Société pour le développement et la prise de
conscience de Etche (Society for Growth and Awerness in
Etche), mouvement ethnique Etche, la Coalition des
Peuples Egi luttant pour la cause des Ogba, Egbema et
Ndoni de l’Etat de Rivers, l’Assemblée suprême
Egbesu, une organisation politico-religieuse pour
l’autodétermination des Ijaw, le Mouvement pour la
Survie de l’Identité Ijaw (MOSIEND), la Fondation
Economique Urhobo (Urhobo Economic Fondation) implantée
à Warri et à Lagos, le Mouvement pour la Survie de
l’identité Itsekiri (Mouvement for the Survival of
Itsekiri Nationality, MOSIEN), basé à Woarri et le
Front Isoko (Isoko Front) basé à Oleh dans l’Etat de
Delta.
Contrairement au
mouvement Chikoko et à la IYC, ces groupes et
mouvements sont de petites tailles et ont tendance à
limiter leurs activités à leurs communautés. Ils
demeurent cependant des instances dans la mesure où ils
entreprennent avec des groupes beaucoup plus grands et
mieux établis des campagnes conjointes. La plupart
d’entre eux n’ont pas de bureaux, ni d’employés
à temps plein ni même la capacité suffisante pour
mettre au point des projets innovants. Leur force réside
cependant dans leur détermination et engagement à
lutter pour que les régions du Delta retrouvent un
environnement salubre et que la fédération nigériane
soit restructurée pour une meilleure représentation de
leurs intérêts.
La
récolte de la tempête?
La majorité de ces
mouvements sont apparus suite à l’avènement du MOSOP
et aux activités menées par son leader Ken Saro-Wiwa.
En effet, la pendaison de celui-ci en novembre 1995
pourra être considérée comme un tournant dans la
politique du Delta car pour la première fois, depuis
que le major Adaka Boro et sa bande ont envahi quelques
plates formes pétrolières du Delta en 1966, les différentes
nations et groupes ethniques ont trouvé un facteur de
ralliement et d’unité dans les souffrances des Ogoni
et les persécutions dont ils font l’objet juste pour
avoir exigé leur part dans le revenu du pétrole
extrait de leurs terres. Le Congrès du Delta (Niger
Delta Congress), un parti politique crée par le prince
Dappa Biriye pour représenter les intérêts des Ijaw
et des autres groupes ethniques du Delta dans les années
50, quand le Nigeria se préparait pour l’indépendance,
n’a pas pu se constituer en une puissante et crédible
plate-forme avant l’avènement de la guerre civile qui
provoqua sa disparition et celle des autres grands
partis. La guerre civile a été suivie par une longue période
de régimes militaires caractérisée par
l’interdiction de toutes formes de contestation.
Saro-Wiwa et le mouvement de 1995 furent par conséquent
dans un certain sens des catalyseurs qui balayèrent
l’écrasant poids de ces gouvernements prétoriens et
consacrèrent le retour dans le vrai sens du terme de la
politique au Delta.
Le retour des
activités politiques se manifeste aussi bien comme une
lutte pour une fiable et bonne gouvernance qu’un
conflit de génération. Cela s’explique par le fait,
souvent ignoré, que la plupart des leaders des différents
mouvements soient jeunes avec moins de trente cinq ans
et célibataires. L’activisme de la jeunesse dans ces
mouvements peut s’observer dans l’éminent rôle que
NYCOP, l'association des jeunes affiliés au MOSOP, a
joué lors des crises que l’organisation a connues en
1993 et 1994. Le Conseil des Jeunes Ijaw en faisant face
aux pressions montantes du Gouvernement et des
compagnies pétrolières se présente de facto comme le
représentant et la voix des Ijaw. Aussi dans certains
villages et villes des régions de Itsekiri, Isoko et
Egi, des jeunes gens ont désavoué leurs chefs et leurs
anciens et remplacé les anciennes structures et autorités
traditionnelles par des assemblées populaires ad hoc.
Les jeunes en effet, déploraient pendant longtemps
l’attitude des chefs communautaires qui collaboraient
avec le gouvernement et les compagnies pétrolières en
signant des accords avec eux et s’enrichissant au mépris
du bien être de leurs communautés. Ces jeunes ne
pouvaient plus aller en ville où il n’y aurait pas de
travail à faire, d’ailleurs ils seraient disqualifiés
à cause de leur manque de formation liée à leur
faible ou absente scolarisation. Et les principales
occupations traditionnelles qui assuraient la survie de
leurs parents et grands parents sont menacées par les dégâts
causés par la pollution des espaces cultivables et des
bassins de pêche occasionnée elle même par quatre décennies
de forages pétroliers. Cette impossible situation les
poussa à se révolter successivement contre les chefs
corrompus, les compagnies pétrolières et le
gouvernement.
Kidnappeurs
ou combattants de la liberté?
C’est dans ce
contexte socio-économique que la recrudescence des enlèvements
des employés des compagnies pétrolières doit être
appréhendée. Le fait même qu’aucun otage n’ai été
tué ou blessé depuis le début des enlèvements en
1995, mais plutôt libérés immédiatement après le
payement de la rançon exigée (un millier de dollars
habituellement) est révélateur du caractère pécunier
de ces enlèvements. Affamés, sans emplois et ne
trouvant aucune alternative de gagner leur vie honnêtement
dans l’économie formelle qui exploite leurs terres
pour ne leur offrir en échange que dévastations, ces
jeunes s’adonnent à l’économie informelle de prise
d’otage pour joindre les deux bouts. Et même si
certains de ces kidnappeurs n’hésitent pas à
dilapider la rançon une fois à leur disposition, on
aurait bien tort de ne pas considérer ce phénomène de
prise d’otage comme une autre forme de protestation
qui leur est propre.
A la base de ce phénomène
se trouve ainsi la crise économique à laquelle ces
jeunes essaient de réagir en faisant recours à cette
mesure plutôt extrême et déplorable. On doit
cependant souligner que la ligne de démarcation entre
la crise économique et les agitations politiques est
plutôt fine. Des preuves montrent d’ailleurs que
certains ravisseurs d’hier ont volontairement évolué
en activistes politiques en considérant le kidnapping
des employés pétroliers non seulement comme une forme
légitime de protestation politique mais aussi comme un
moyen efficace de mobilisation de fonds pour financer
leur lutte pour l’autodétermination. Les incidents de
Odi offrent la meilleure illustration de ce fait. En
effet, les jeunes qui étaient au centre des troubles
ayant causé la mort des policiers devinrent populaires
pendant les élections locales et présidentielles de
1999. Certains d’entre eux furent recrutés par des
responsables du People Democratic Party (PDP) afin
d’intimider leurs adversaires et garantir la victoire
du parti à Bayelsa. Elisabeth Blunt, la célèbre
journaliste de la BBC qui a couvert ces élections dans
le Delta a rapporté que les élections présidentielles
de 1999 ont été largement truquées dans la région
par les éléments de PDP en faveur du candidat Olusegun
Obasanjo, le vainqueur de celles-ci. Les jeunes, pour la
plupart sans emplois et par conséquent très vulnérables
à la séduction financière ont été les troupes de
choc qui ont facilité cette "victoire''.
Ayant joué un rôle
clé dans l’élection de Chief Alayemeisigha au poste
de gouverneur de l’Etat de Bayelsa à Yenogoa, ces
jeunes commencèrent à se prendre pour des faiseurs de
rois dans le nouveau régime. Ils se constituèrent en
une sorte de comité de vigilance et recevaient, quoique
la CDD n’a pas pu le confirmer, régulièrement de
l’argent de la part du gouvernement de l’Etat de
Bayelsa jusqu’à la rupture intervenue en juin 1999.
Ces jeunes sont finalement passés de kidnappeurs des
employés pétroliers et mercenaires des politicards
locaux en militants d’un groupe politique plus ou
moins structuré reprochant à Obasanjo sa lenteur dans
la résolution de la crise du Delta et réprimandant les
compagnies pétrolières pour la dévastation de leurs
champs et bassins de pêches. Le rassemblement qui avait
eu lieu à Odi, début novembre 1999, était en effet,
un étrange regroupement de politiciens professionnels,
kidnappeurs reconvertis en agitateurs et nationalistes
ethniques enragés, reprochant au gouvernement de ne pas
faire le nécessaire pour stopper les sanglants
affrontements qui ont eu lieu la semaine d’avant entre
les Ijaw et les Ilaje-Yoruba, affrontements qui ont causé
la destruction du quart des taudis de Ajegunle dans le
centre de Lagos en faisant de nombreux morts dont un
nombre considérable de Ijaw ressortissants de Odi. Les
jeunes de Odi étaient donc dans le processus de
mobilisation de ressources humaines et matérielles afin
d’aller à Lagos pour intervenir dans les
affrontements quand la police arriva.
La question
consistant à savoir pourquoi ces jeunes qui, pendant
des années, kidnappaient des employés et les libéraient
saints et saufs se sont subitement métamorphosés en
une foule meurtrière tuant les forces de sécurité
mandatées dans la région pour restaurer l’ordre
continue à intriguer les chercheurs et observateurs du
Delta. Cependant une minutieuse analyse des événements
qui ont conduit aux massacres de Odi révélerait une
orchestration théâtrale sciemment planifiée pour
aboutir au sanglant dénouement qu’était la mise à
sac de la ville de Odi. En effet, les compagnies pétrolières
étaient en état d’alerte depuis la déclaration de
Kaiama qu’elles ont considéré comme une déclaration
de guerre de la part des jeunes Ijaw. Elles furent
davantage alarmées par le soutien public apporté par
le Congrès National Izon, l’organe fédérateur des
chefs et notables Ijaw, au discours qui dénonça,
quelques semaines après, le massacre sans précédent
des jeunes gens à Yenogoa, Oloibiri, et Kaiama. Même
la tournée effectuée par Obasanjo quelques mois après
dans la région de Delta n’a pas pu détendre
l’atmosphère. Profitant d’ailleurs de cette visite,
les jeunes lui ont clairement fait savoir qu’ils n’étaient
plus intéressés par des palliatifs mais plutôt par
une restructuration fondamentale de la fédération nigériane
en terme de contrôle judicieux des ressources et
d’une équitable représentation pour tous. Rappelons
que Shell et les autres compagnies pétrolières ont étroitement
collaboré avec la junte militaire de Abacha et de son
successeur, le Général Aboubakar pour calmer la fureur
des jeunes. Mr. Emeka Achébé, un haut fonctionnaire de
Shell UK, a même déclaré en 1996 aux journalistes
irlandais que sa compagnie préférait travailler avec
les dictatures militaires à cause de leur tendance à
garantir la stabilité politique dont les corporations
multinationales comme Shell avaient besoin pour générer
des profits dans les pays en voie de développement. On
comprend bien pourquoi Shell et les quatre autres
multinationales travaillant au Delta, chercheraient auprès
du gouvernement civil l’assurance de sa fermeté vis
à vis des « bandits » qui essayeraient de
leur rendre la tâche
difficile. Lors de la rencontre d’octobre 1999
entre le gouvernement et les représentants des
compagnies pétrolières, Général Yakubu Theophilis
Danjuma, ministre de la défense de Obasanjo promit à
ces compagnies, que la sécurité au Delta serait sa
priorité majeure. Cette réunion fut suivie par des
menaces et avertissements provenant du gouvernement et
qualifiant les défenseurs des droits à
l’environnement et des minorités ethniques du Delta,
de 'bandits' et 'mécréants'. La mobilisation massive
des troupes dans la région laissait ainsi présager une
opération militaire.
Et pour les jeunes
ce fut la goute d’eau qui fit déborder la vase. La
plupart de ces jeunes gens ont commencé à s’intéresser
à la politique avec l’exécution de Ken Saro-Wiwa en
novembre 1995 et ils avaient depuis lors remarqué que
les gouvernements qui se sont succédés n’avaient
rien fait pour améliorer les conditions de vie des
populations comme ils le promettaient, mais plutôt
s’en allaient du pouvoir avec des milliards de dollars
provenant des revenus pétroliers de la région. Ceux
qui fondaient leur espoir sur le retour à une vie démocratique
s’étaient vite désillusionnés lorsque leurs représentants
furent verbalement réprimandés par le Président
Obasanjo, lors d’une réunion tendue à Port Harcourt
en juin 1999. Celui-ci leur lança qu’ils n’avaient
qu’à se taire car il était, selon lui, le seul à
connaître les problèmes du Delta et donc le seul à
pouvoir leur trouver des solutions adéquates. Ce dont
ils avaient désespérément besoin, c’étaient des
propos paisibles leur promettant des emplois, la
scolarisation et la fin de la guerre écologique. Ils
s’attendaient à une politique clairement formulée et
mise au point par le gouvernement avec leur concours et
qui se consacrerait à la résolution de ces vieux problèmes.
Mais, constatant l’incapacité de Obasanjo à
s’engager dans une telle politique, ils se replièrent
dans des légitimes désobéissances. Le gouvernement
devint ainsi leur ennemi et la police anti-émeute et
les soldats qui patrouillaient dans la région, une armée
d’occupation. Les huit policiers tués à Odi étaient
par conséquent des prisonniers de guerre. Et l’expédition
connue sous le nom de Hakuri ordonné par le
gouvernement pour détruire la ville n’était qu’un
exercice militaire destiné à sauvegarder les gisements
pétroliers des multinationales occidentales. Cette
bataille entre ceux qui cherchaient à arracher le contrôle
de leurs ressources et ceux qui s’entêtaient à le
garder a fait des centaines de femmes malheureuses, des
enfants tués et plusieurs autres centaines se sont
probablement réfugiés dans les forêts environnantes.
Odi fut le rubicon franchi par le gouvernement et les
jeunes du Delta dans la reprise des hostilités pour le
contrôle des alléchants revenus pétroliers.
La
fin de la politique ?
Le
regain de la violence au Delta est pour certains, la
manifestation de la forclusion
de l’option politique dans la résolution de la
crise. Mais comme nous l’avons souligné précédemment,
la confrontation entre les jeunes et leurs aînés, la résurgence
des hostilités inter-ethniques et le bras de fer entre
les jeunes et le gouvernement soutenu par les compagnies
pétrolières ne sont que la manifestation de la reprise
du combat que mènent des hommes ordinaires afin
d’avoir un
mot dans la façon dont ils sont gouvernés ainsi que
dans la gestion de leurs ressources. La crise du Delta
peut alors être attribuée à l’échec du processus
politique dans l’allocation et la légitimation
de l’autorité ainsi que son utilisation à des fins
sociales et économiques susceptibles de produire le
bien être commun. Ce n’est en d’autres termes pas
la fin de la politique mais plutôt
le retour de
celle-ci. La légitimité de l’autorité
politique a
fortement été érodée au Delta par un siècle
et demi d’impérialisme économique brutal, la
domination coloniale ainsi que l’incompétence et la
corruption des gouvernements qui se sont succédés
depuis l’indépendance. Les populations, pendant
longtemps exclues du processus politique et économique,
luttent sous le guide des jeunes, pour leur intégration
dans le processus contre des forces puissantes mais désormais
démystifiées.
Il y a cependant un
certain nombre de lobbies et surtout ceux des compagnies
pétrolières qui, pendant des années ont présenté au
monde extérieur une vision du conflit du Delta conforme
à leur désir de maintenir l’état de siège seul
garant selon
eux de la sécurité et de la continuation de leurs
activités dans la région. Ils prétendent également
que les ruptures de pipelines pétroliers qui
surviennent régulièrement sont provoquées par des
jeunes criminels qui
sabotent les installations afin de réclamer la
compensation des dommages. Ils sous-estiment ainsi
l’appartenance de certains des leaders des jeunes à
des mouvements de défense de l’environnement et des
droits de l’homme ainsi que leur engament dans la
lutte pacifique pour
l’avènement d’un nouveau régime soucieux de
l’équité sociale et économique au Delta. Ils
brandissent les incidents des prises d’otage et les
conflits inter-ethniques entre ilaje, itsekiri et ijaw,
pour appuyer l’image d’un Delta stupidement
chaotique et nécessitant la présence des agents de sécurité.
Les gouvernements
nigérians à partir du régime de Babangida ont également
suivi cette tendance. Ils réduisent purement La crise
du Delta à une question de sécurité et
qualifient toute tentative de remise en cause des
forages d’acte de trahison ou de sabotage économique
étant donné que la compétitivité de l’économie
nigériane repose sur l’exploitation pétrolière. Cet
argument à servi de base à l’adoption, par Babangida
en juin 1993,du décret de trahison et d’actes
qualifiables de trahison pour contenir le MOSOP.
Certains journalistes occidentaux et ONG ont également
mécaniquement intériorisé les points de vue des
compagnies pétrolières et du gouvernant dans leurs
analyses, peignant Delta comme une région submergée
par la violence des jeunes embourbés dans un bras de
fer sanguinaire avec le gouvernement et les compagnies pétrolières,
tout en priant les programmes de résolution de conflit
et de maintien de la paix de ramener
la région à la normalité.
On a cependant
tendance à souvent ignorer
que la violence et la situation anarchique qui prévalent
au Delta profitent à certains et que ces bénéficiaires
ne seront absolument pas motivés à collaborer dans un
programme pouvant aboutir au retour d’une paix durable
dans la région. L’alternative à la présence policière
massive dans la région serait une nouvelle structure
politique et économique s’inspirant d’une nouvelle
constitution fédérale et qui transférerait le pouvoir
et le contrôle des ressources économiques aux
populations locales du Delta. Cela impliquerait une démocratisation
du processus politique afin de permettre à ces
populations de devenir objets et actrices du développement
ce qui engendrerait également une démocratisation du développement.
Mais cela représente
un coût énorme pour le gouvernement et les compagnies
pétrolières. L’acquisition des droits politiques
mettrait en effet les populations locales en position
d'exiger des compagnies pétrolières d’adopter une
pratique d'exploration beaucoup plus saine pour
l’environnement dans leurs activités, de se plier
notamment aux évaluations d’impact environnementales
telles qu’elles sont prescrites par la loi nationale
et internationale qu'elles contournent et enfreignent
pour ne pas assumer des coûts supplémentaires. Les
populations locales pourraient également ordonner à
ces compagnies, comme l'avait fait IYC en 1998, de
cesser immédiatement de répandre les gaz provenant des
forages et celles ci ne pourraient plus compter sur les
pressions du gouvernement pour les protéger comme en
1985. Elles seraient aussi en mesure de forcer les
compagnies à investir une partie raisonnable de leur
profit dans l’économie locale comme cela se fait dans
le reste du monde et particulièrement aux Etats-Unis et
en Europe au lieu de l’emporter. En bref, les
populations auraient finalement la possibilité de
dompter les compagnies pétrolières pour éviter
l’appauvrissement des masses et le suicide écologique.
Cela diminuerait
inévitablement les marges de profit réalisé par les
compagnies. Ces dernières ne seront pas par conséquent
disposées à envisager une telle alternative et
encore moins à l’accepter. Elles ont, pendant
ces 4 dernières décennies fait de bonnes affaires avec
des gouvernements indolents et corrompus et entendent
conserver ces privilèges même au prix de la violence.
C’est
précisément pour cela que des compagnies comme
shell continuent
à entretenir leurs propres systèmes de sécurité en dépit
de la stupéfaction internationale, équipent les
troupes gouvernementales déployées dans la région et
recrutent à présent des vigiles locaux dans des villes
comme Nembe pour garder les installations pétrolières.
Et au fur et à mesure que
le nombre des vigiles armés semant la terreur
augmente, le besoin de la sécurité se fait plus
pressant dans la région. De même, plus les tensions
inter-ethniques, souvent attisées par les manœuvres de
division des compagnies pétrolières persistent, plus
il y’aura la nécessité d’un déploiement militaire
pour restaurer l’ordre dans la région.
Le gouvernement
profite également de la situation pour satisfaire ses
propres intérêts. En effet, les dignitaires de Abuja
et leurs hommes d'affaires perçoivent la région de
Delta comme une vache laitière qui doit être traite
sans entrave depuis le décret de Gowon de 1969. Et ils
utiliseront pour cela toute la violence nécessaire pour
contenir les protestations des populations locales. Ils
sont ainsi sceptiques et même souvent hostiles à
l’idée de la tenue d’une Conférence Nationale
Souveraine et à l’instauration d’une nouvelle
structure politique favorisant l’autodétermination du
Delta et l’autogestion de leurs ressources. La
violence qui sévit au Delta a été conçue par le
gouvernement et les sociétés pétrolières qui en sont
les principaux bénéficiaires. Les populations locales
ne sont visiblement, que les victimes de cette
machination.
Existent-ils
des agents de la paix ?
Il est vrai que
Delta vit une situation chaotique comme en témoignent
la recrudescence de la violence et l’écroulement de
la légitimité de l’autorité politique. Mais il est
tout aussi vrai que la région dispose des hommes de
bonne volonté, capables de créer un mouvement social
et politique qui la conduirait vers le chemin d’une
paix durable, à travers leurs exhortations morales et
soutiens pratiques. Parmi ceux ci figurent des chefs de
communauté honnêtes et désintéressés qui pendant
des années, se sont distingués à travers leurs aides
apportées aux populations locales pour la résolution
de leurs problèmes socio-économiques, leurs prises de
position contre
les politiques du gouvernement et des compagnies pétrolières
et la façon dont ils essaient d’apaiser la colère
des jeunes quand ceux ci entreprennent de riposter
encore une fois de plus aux violences émanant du
gouvernement. Ces leaders peuvent être identifiés dans
des associations ethniques et du développement et dans
des églises, indépendamment des dénominations.
On peut également
citer le groupe des leaders des jeunes, issus de
plusieurs mouvements ethniques, qui ont discrètement émergé
comme des porte-paroles de leurs communautés. Celui-ci
recèle en son sein des intellectuels inspirés,
politiquement astucieux, qui ont déjà acquis des
statuts prestigieux dans leurs communautés. Il y a
aussi les responsables de plusieurs ONG locales et
internationales, dont certains, après des années de
travail, ont acquis un savoir inégalé sur la région
et tissé des relations étroites avec les populations
locales, ce qui leur a valu d’être perçus comme des
défenseurs de leur cause. On peut donner les exemples
de l’Action pour les Droits de l’Environnement/ Amis
de la Terre implantée à Benin City, Port Harcourt et
Yanogoa, Niger Delta Wetlands Center- dont les champs et
le centre de ressource basé à Odi ont été incendiés ;
et Pro-nature International à Akassa dans le centre du
delta. Ces organisations non-gouvernementales sont bien
financées et bien administrées par un personnel de
qualité. Elles ont, depuis des années, joué un rôle
clé en attirant l’attention de la communauté locale
et internationale sur les dangers des activités des
compagnies pétrolières et du gouvernement nigérian,
identifiant clairement les problèmes ainsi que des
pistes de résolution. Tout programme destiné à
ramener la paix dans la région doit prendre en compte
ces ONG pour aboutir et plus important encore, pour
gagner la confiance et le soutien des communautés
locales qui les considèrent comme leurs membres à part
entière.
Il ya plusieurs
autres petites ONG dans les secteurs de défense de
l’environnement et des droits de l’homme mais qui
sont toujours à l’étape de la définition de leur
ligne d’action. L’une des exceptions est Médecins
sans Frontières, une organisation humanitaire française
basée à Paris, qui a ouvert récemment ses bureaux à
Yenogoa. Cependant, le motif de leur présence au delta
n’est pas clair, dans la mesure où ils se concentrent
dans les opérations de restauration de la paix plutôt
qu’à leurs activités traditionnelles d’assistance
médicale. On ne sait pas non plus s’ils avaient au préalable
analysé les facteurs sociaux, économiques et
politiques pouvant conduire à la paix escomptée.
En somme, il existe
bien des pacifistes au Delta enracinés dans le tissu
social. Le grand défi serait d’associer ces acteurs
ainsi que les populations locales dans la recherche des
conditions favorables à la paix, afin de formuler avec
tous les groupes d’intérêts un accord acceptable
pour tous, en particulier les populations locales, qui
seront en fin de compte les garantes de son application.
Position
du CDD
On voit bien, avec
tout ce qui a été dit plus haut, que la crise actuelle
du Delta du Niger a été provoquée par le déni de
l’autodétermination politique et du contrôle des
ressources aux populations de la région. D’un point
de vue historique, la crise se présente comme le
paroxysme de plus d’un siècle de violentes répressions
politiques perpétrées par des puissances étrangères
afin de faciliter l’expropriation des ressources
appartenant aux populations locales, avec pour conséquences,
l’expansion de la pauvreté, l’érosion de la légitimité
de l’autorité politique et des catastrophes écologiques
sans précédent.
Le recours à la
violence et aux kidnappings entrepris par certains
jeunes de la région constituent une réponse à cette
violente appropriation de leurs espaces politiques et économiques
et une volonté de remise en cause du statu quo pour la
mise en place d’un système plus juste et plus équitable
favorisant la participation des populations dans la
gestion de leurs affaires, tout en jouissant des
richesses provenant de leurs terres dans un
environnement salubre et ce de façon durable.
Le CDD s’oppose
à la violence qu’aucune cause aussi juste et légitime
soit-elle ne pourrait justifier. Nous condamnons par
conséquent sans réserve et sans équivoque la chaîne
implacable des exécutions, viols, saccages des villages
entiers, enlèvements ainsi que l'usage par les
compagnies pétrolières, le gouvernement ainsi que les
jeunes des propos violents et désobligeants. Nous avons
également affirmé que la violence est un virus mortel
susceptible de se propager dans tout le corps politique
et de l’endommager entièrement en créant de
nouvelles poches de violence dans un cycle vicieux et
ininterrompu. Il n'y a aucune alternative plus crédible
que le dialogue et une paix négociée. L’AK-47 peut
procurer des avantages à court terme, mais cela a été
démontré dans le cas de l’Afrique du sud, et plus récemment
en Irlande du Nord, que l’obtention tardive des
accords politiques est préférable à une solution
rapide pouvant compromettre à long terme tout espoir de
paix. Le delta du Niger ne fait pas exception à cette règle.
Nous appelons à un
cessez-le feu immédiat dans le Delta du Niger. Le terme
« cessez le feu » ne semble pas être
approprié, mais c’est bien une guerre qui s’est déclenchée
dans le delta malgré sa faible intensité. La région
est très militarisée. Les jeunes sont très souvent tués
par les soldats qui ont assiégé la région. La
nouvelle administration civile de Obasanjo, au lieu de
restaurer la confiance des populations locales en son
gouvernement en retirant les militaires de la région, a
plutôt conclu un accord avec le gouvernement des Etats
Unis pour lui fournir des corvettes ainsi que des armes
sophistiquées visiblement pour patrouiller et contrôler
le trafic de pétrole dans le Delta. Mais des groupe
comme IYC et le MOSOP ont à juste titre vu dans les récents
déploiements des troupes et des munitions comme une
continuation de la politique de fermeté du régime de
Abacha destinée à intimider les communautés locales
luttant pacifiquement pour la justice sociale et économique
et n’hésitant pas à utiliser l’impressionnant
arsenal militaire pour les contraindre à se soumettre.
La résistance
sanglante, mais héroïque que les jeunes Ogonis et Ijaw
opposent aux forces combinées du gouvernement et des
compagnies pétrolières est un message qui indique aux
décideurs politiques que les soldats et les armes
sophistiquées ne sont pas la solution la plus appropriée
pour conduire la région du Delta vers le chemin de la
paix. L’exemple du Vietnam a clairement démontré
qu’un peuple convaincu de la justesse de sa lutte pour
la survie est capable de combattre avec succès même la
plus puissante des armées. Le Président Obasanjo et
ses conseillers doivent faire preuve de courage et
renoncer à cette vieille panacée héritée du Biaffra
qui soutient que la seule façon de continuer à
maintenir les champs pétroliers sous le contrôle du
gouvernement fédéral est justement le déploiement des
instruments de la violence. Il est urgent d’adopter
une nouvelle façon de penser, un nouveau paradigme avec
la consécration du dialogue comme la meilleure façon
de garantir l’intégration durable des populations du
Delta à la fédération nigériane comme des
partenaires égaux. Ce dialogue ne pourra être initié
que quand les agresseurs, en l’occurrence le
gouvernement et les compagnies pétrolières feront
preuve de bonne foi, en ordonnant le retour des soldats
à leurs casernes. Ce geste pourrait inciter les
communautés locales à rencontrer le gouvernement
autour d’une table de négociation.
Perspectives
à long terme pour la paix et un développement durable
dans la région du Delta
Actuellement le
refrain populaire dans le Delta du Niger est « contrôle
des ressources, fédéralisme authentique et développement
durable ». Ces trois termes sont, dans un certain
sens, interdépendants car on ne peut obtenir l’un
sans les autres. La satisfaction des exigences des
communautés locales du delta passe inévitablement par
une restructuration politique fondamentale de l’Etat
nigérian. Mais cette restructuration est-elle nécessaire
et désirable ? La réponse ne peut visiblement
qu’être affirmative et sans équivoque. Claude Aké,
Juluis Ihonvbere et plusieurs autres chercheurs ont
avancé le pertinent argument de la dévolution du
pouvoir et de la démocratisation du processus développement
dans les Etats africains post-coloniaux où la compétition
des élites des différents groupes ethniques rend la tâche
de la construction de la nation très difficile[vii].
Il a aussi été démontré
que le Nigeria a connu plus de développement économique
et social entre 1960 et 1966 quand l’Etat fonctionnait
comme une vraie fédération par rapport à l'après
guerre civile en 1970 quand le gouvernement fédéral
imposa l’Etat unitaire au pays en étouffant les
initiatives locales et convertissant le Nigeria en un
Etat rentier profondément dépendant de la rente pétrolière.
Dans le cas particulier du Delta du Niger avec la
singularité et la complexité géographique de la région,
il serait plus productif que les populations locales qui
maîtrisent bien la région et son délicat écosystème
puissent bénéficier d’un degré d’autonomie conçu
et garanti par un nouveau dispositif constitutionnel.
Cela leur permettrait de mettre leur génie naturel au
service de leur survie en utilisant les ressources qui
sont à leur disposition.
Des études ont également
montré que les populations locales sont les mieux placées
pour gérer leur environnement et ses ressources de façon
durable[viii].
Ainsi, en réhabilitant et en donnant l’autonomie aux
acteurs locaux, le nouvel arrangement constitutionnel
aurait une triple efficacité. Le Nigeria aurait également
accompli un pas décisif et concret dans la reconduction
d’un Delta écologiquement menacé vers un
environnement salubre. Les populations locales,
jouissant de la liberté d’utiliser leur savoir-faire
dans le processus de développement, s’associeraient
à leurs compatriotes des autres parties du pays pour générer
la prospérité. En permettant aux principaux acteurs économiques
et politiques de concentrer leur attention sur leurs régions
et en conférant un degré de pouvoir raisonnable au
gouvernement central, la fédération nigériane
deviendrait plus stable et politiquement plus
unie.
La stratégie pour
une paix durable et un développement conçus par les
populations doit s’enquérir de ce principe d’autodétermination
afin de multiplier ses chances d’avoir une influence
sur les populations locales. Les dispositions
constitutionnelles de 1999 allouant 13% du revenu total
du pétrole aux Etats pétroliers du pays et qui ont établi
la Commission du développement du Delta, une agence fédérale
ayant pour l’objectif d’accélérer le développement
économique et la fourniture des infrastructures
sociales dans la région, sont des initiatives louables.
On doit cependant souligner que ces mesures conciliantes
ne s’attaquent qu’aux effets de la crise et laissent
en veilleuse les problèmes fondamentaux de
l’autonomie politique et du contrôle des ressources,
pourtant indispensables pour la stabilité et la prospérité
du Nigeria.
De même, les
programmes des organismes internationaux comme l’Union
Européenne qui s’engagent dans des projets de
micro-crédits en faveur des communautés locales et
l’organisation américaine de soutien aux transitions
(Organisation for Transitions Initiatives) s’intéressant
à la restauration de la paix et aux résolutions des
conflits sont présentement perçus comme proches de la
NDDC du point de vue de leur philosophie d’action. Il
se peut qu’elles soient bien intentionnées. Mais,
leurs refus, délibéré pour certains, d’appréhender
la crise sous un angle plus large, en ignorer ses
origines historiques et politiques pour la réduire à
une simple distribution par le père noël des artifices
du développement aux populations locales (bassinoires,
fraiseuses, quelques billets de nairas) au lieu de
travailler avec elles pour la mise en place d’un
nouvel ordre constitutionnel qui pourrait les
transformer en agents du développement exhaussant ainsi
leurs vœux d’autosuffisance, pourrait plutôt
produire un résultat différent de celui qu'elle prétendent
escompter.
D’ailleurs, il
sera difficile de convaincre les leaders de ces
communautés de prendre au sérieux le gouvernement américain
qui finance à coup de dollars les ONG pour organiser
des meetings pour la restauration de la paix, tout en équipant
le gouvernement nigérian d’équipements militaires
maritimes servant à la militarisation de la région.
Les populations
locales du delta du Niger sont les mieux à mêmes de
concevoir et garantir la paix dans cette région troublée.
La quête de la paix devra commencer par cette question
apparemment simple mais non moins importante :
pourquoi ces populations sont-elles en colère ?
Qu’est-ce qui peut être fait pour résoudre leurs
griefs ? Procéder autrement serait le propre des
politiques égoïstes au service d’une économie de
rapine.
Notes
et références
[i]
Andrew
Rowell, Green Backlash, Routledge, London, 1996. See
particularly chapter 11, 'A shell-shocked land' for
details of Royal Dutch Shell's activities in
Umuechem in the central Niger Delta.
[ii]
Ogoni
Bill of Rights, Saros International Publishers, Port
Harcourt, 1992.
[iii]
See
Ike Okonta and Oronto Douglas, Where Vultures Feast:
Forty Years of Shell in the Niger Delta, Sierra Club
Books/Random House, New York, forthcoming. See
particularly chapter six, 'Ambush in the Night.'
[iv]
David Kaplan, 'The Coming Anarchy,' Atlantic
Monthly,' April 1994.
[v]
Sunday Times, London, 'Shell axes corrupt
Nigeria staff,' 17 December 1995.
[vi]
Project Underground. Human Rights and
Environmental Information on the Royal Dutch/Shell
Group of companies 1996-1997, Berkeley, California,
April 1997, p. 15.
[vii]
Voir Claude Ake, Democracy and Development,
Brookings Institution, Washington D.C., 1996. Voir
également Julius O. Ihonvbere, Towards
The New Constitutionalism in Africa, Centre for
Democracy & Development, London, 2000.
[viii]
Nick Ashton-Jones, Susi Arnott and Oronto
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