English Version

Mali: Renforcer les Fondations

 Introduction

 Cet article analyse les résultats probables des élections présidentielles et législatives qui se tiendront en République du Mali en avril 2002. Cependant, il ne s’intéresse pas simplement aux candidats probables, aux partis impliqués et aux thèmes dont ils auront à débattre. C’est aussi une interrogation sur l’émergence et le maintien d’institutions démocratiques viables et d’une participation enthousiaste au processus démocratique. Pour mieux comprendre la situation politique nationale future, il est également nécessaire aussi bien de s’intéresser au passé que de sortir du cadre étroit des frontières nationales. Cette démarche permet d’intégrer dans l’analyse les questions internes et les processus régionaux et internationaux.

 La première section traite de l’histoire du Mali deux manières : Premièrement, en considérant la culture civique et politique du Mali comme enracinée dans l’histoire et dans des tendances de long terme, ce qui est particulièrement significatif dans la mesure où les gouvernements de la troisième République du Mali basent les progrès actuels sur une perception d’un héritage commun et d’une culture partagée. Deuxièmement, dans l’État post-indépendance, où plusieurs thèmes centraux peuvent apparaître comme politiquement significatifs. L'anatomie et la situation politiques actuelles sont des produits historiques et doivent être comprises comme telles afin de pouvoir se prononcer sur l’avenir.

 La deuxième section examine les bases économiques de l’État. Dans l’ordre économique mondial, le Mali compte sur quelques secteurs vulnérables et non diversifiés et les implications de cette situation sont analysées relativement aux revenus et aux capacités de l’État. La dégradation environnementale et la croissance de la population sont également des facteurs pris en compte, particulièrement les problèmes qu’ils présentent pour la jeunesse du pays. Toutefois, malgré le sous-développement relatif du pays, il y a des motifs d’optimisme lorsqu’on prend en compte les stratégies et les réponses créatrices des maliens face à la situation économique.

 Dans la troisième section, l'environnement politique interne depuis le renversement de la dictature de Moussa Traoré est pris de manière spécifique en termes de construction institutionnelle, de résolution du conflit de l’Azaouad, de décentralisation et de droits de l’homme. Les développements dans tous ces domaines ont eu lieu sur la base de capital social local et à la faveur d’une vague de volonté populaire de changer les choses ‘par le bas’. Dans tous ces domaines, des réalisations remarquables ont été opérées avec très peu de ressources matérielles.

Dans la quatrième section, la dimension internationale est prise en compte. Ceci apparaît globalement sur des questions comme l’intérêt de la communauté internationale à apporter son soutien à un gouvernement démocratique et responsable. Dans la sous-région Ouest africaine, elle implique également le rapport entre les intérêts nationaux du Mali et l’enjeu pour ce pays à approfondir l'intégration économique régionale et la coopération sur des sujets tels que maintien de la paix.

 Après l'histoire généralement positive indiquée dans les sections précédentes, la cinquième partie soulève quelques motifs de scepticisme et de nombreuses questions qui peuvent être des sources de problèmes. Le plus grand problème potentiel qui émerge n’a pas trait à une question politique spécifique, mais plutôt une perte de foi dans les institutions démocratiques en général.

Enfin, les candidats probables, les enjeux et les résultats probables de l’élection de 2002 sont suggérés, sans oublier les contraintes dans lesquelles la nouvelle administration devra fonctionner.

 L'étude s’attachera à démontrer que, plus que la victoire d’une personne ou d’un parti, le processus électoral doit être transparent afin que le processus démocratique malien reste sur sa bonne lancée.

 L’ARRIERE PLAN HISTORIQUE

 L’espace qui constitue aujourd'hui la République du Mali a été depuis la période médiévale, le centre de nombreux royaumes et empires concentrés autour de la boucle du Niger. Leur richesse a été basée sur le contrôle des routes commerciales traversant le Sahara vers le Nord, et allant aux entités politiques des régions forestières vers le Sud, aussi bien que sur le prélèvement de surplus sur les fermiers et les pasteurs locaux sur lesquels ils régnaient.

 Historiquement, toutes les entités politiques du Mali ont été créées par une élite appartenant à un groupe ethnique particulier, mais qui en ont généralement incorporé d'autres. Ainsi, les empires (Malinké) de Sosso et du Mali, la dynastie (Songhai) des Askia, l'invasion (Maure) du nord, le royaume (bambara) de Ségou, l’état islamique  (Fulani) du 19ème siècle et d’autres encore étaient tous des ‘patchworks’ multiethniques établis par des conquêtes et des alliances. Les identités ethniques sont ensuite croisées (ou subdivisées)  par des identités de clan/caste enchâssées dans des noms de famille, avec des métiers traditionnels qui y sont associés. Ceci a doté le Mali d’un héritage important en matière de coexistence et de traitement des voisins différents, qui a été une des bases sur lesquelles un sentiment national commun a été construit. Comme les gens le disent, ‘les maliens se comprennent très bien entre eux’. La manifestation la plus célèbre de cela est ce qui est connu en français sous le terme ‘cousinage’, ce rapport de plaisanterie basé sur l'appartenance ethnique et le nom de famille qui est répandu dans tout le pays.

 La montée et le déclin des empires ont abouti à l'imposition du règne colonial, du nom de Soudan français (une entité multi-ethnique dominée par une élite vivant du prélèvement de surplus), et l'incorporation de la région dans l'empire français. Le mélange des peuples dans la région nouvellement conquise a rendu difficile aux français l’utilisation d’un groupe particulier comme intermédiaire, selon la méthode du gouvernement indirect. C’est ainsi que les causes de l'inégalité durable et de possibles différends ethniques ont été évités dès le départ[i].

 La colonisation a coïncidé avec le déclin des routes commerciales intérieures en Afrique occidentale au profit du commerce maritime. Ainsi la position économique du Mali depuis le début de la période coloniale a été caractérisée par un processus d'appauvrissement. Les tentatives visant à utiliser les eaux du Niger pour faire du Mali le grenier de l'Afrique occidentale sont restées à un niveau d’expérimentation, et d'autres projets français de développement n’ont que timidement réussi à fournir un réseau routier joignant les villes principales. La majeure partie des ressources coloniales françaises a été dirigée vers des zones plus profitables telles que le Sénégal et la Côte d’Ivoire, laissant le Mali à la veille de l'indépendance dans un état  de ‘mare dormante’ et de sous-développement.

 En fait, dans la mesure où la majeure partie de la population du Mali est constituée d’agriculteurs et d’éleveurs ruraux vivant aux confins du Sahara dans un état de subsistance, le pays a toujours été fortement vulnérable aux changements de l’environnement. Ceci est devenu plus évident lors des sécheresses des années 70 et a joué un rôle en influençant des situations politiques à divers moments de l'histoire récente du Mali.

 L'indépendance a été négociée à l'intérieur et entre les colonies d'Afrique Occidentale française de 1946-1959. Deux thèmes majeurs qui se retrouvent dans des épisodes ultérieurs du développement politique malien apparaissent d'abord à ce moment là. Le premier est l’intégration régionale : le Mali était un des défenseurs les plus convaincus d'une fédération des pays francophones d’Afrique occidentale, pas parce que le pays était un bénéficiaire net des fonds des autres colonies et ait été perçu par président Modibo Keita comme beaucoup moins viable seul. C'était surtout un attachement à cet idéal fédéral, qui a mené à une brève union avec Sénégal du président Senghor au début des années 1960.

 L'autre thème remarquable est le rôle de la société civile dans la lutte pour l'indépendance, rôle qu’elle devait rejouer en 1991. Bien avant que la société civile entre dans le langage courant, le mouvement de l'indépendance s'est caractérisé par une vie associative riche, qui s’était développée dans l’antre de l’État colonial. Ceci ne  renvoie pas seulement aux élites instruites, basées à Bamako et fondatrices des partis politiques émergents, mais également aux syndicats, notamment le syndicat ferroviaire dont la grève en 1947 était une des premières manifestations populaires modernes exprimant un sentiment anti colonial organisé.

 Après la rupture avec le Sénégal, le Mali de Keita a renforcé son orientation socialiste pan africaine, fermant les bases militaires françaises, élargissant les fonctions de l’État et agissant de concert avec les principaux autres états radicaux d’Afrique de l’Ouest comme la Guinée de Sékou Touré et le Ghana de Kwamé Nkrumah. Cette tendance se voit notamment dans l’acceptation de l’aide Soviétique, celle de l’Europe de l’Est et celle de la Chine. Cependant rétrospectivement, bien que les politiques de Keita puissent paraître mal orientées, il a beaucoup contribué à donner du sens à l’indépendance du Mali dans un contexte néo-colonial où la France a gardé une mainmise totale sur les affaires internes de la plupart des autres États d’Afrique occidentale. 

En 1968, la crise économique et les intérêts politiques probablement mobilisé par l'ancienne puissance coloniale ont provoqué le renversement du régime de Keita par des jeunes officiers dirigés par Moussa Traoré. Sous le nouveau régime, le pays a plus ou moins continué sur la voie d’un état-socialiste, bien que Traoré ait travaillé pour restaurer des relations avec l’Ouest (en particulier France) plus tard. Une autre tentative de fédération régionale (cette fois avec la Guinée) à la suite des sécheresses et de l’aggravation de la pauvreté a pris fin avec la mort de Sékou Touré en 1984. En 1979 Traoré civilise son pouvoir en créant un parti unique. Bien que Keita et Traoré aient été des ennemis jurés, et bien que Traoré en soit arrivé à dépasser de loin Keita en termes d'abus de pouvoir et de mauvais traitement de l'opposition, leurs gestions ont plusieurs caractéristiques en commun : ils ont supprimé la dissidence interne pouvant se manifester sous la forme d'autres partis politiques et syndicats et tous les deux ont plus ou moins utilisé la violence contre les ennemis et les concurrents internes éventuels. En outre, les deux régimes étaient des gestionnaires incompétents de l’économie malienne, menant à l’inefficacité et à la corruption, compromettant le développement et l'efficacité de l'aide étrangère. Mais de manière plus significative, tous les deux gouvernements étaient essentiellement basés à Bamako, fondés sur un parti, centralisant fortement les affaires, Cette administration basée dans la capitale était insensible aux besoins du reste de la nation. Le centre a été enrichi aux dépens du reste du Mali - particulièrement le nord- Dans ce système, il y a peu de place pour la prise de parole par la base. Le Mali était de plus en plus, de 1960 à 1991, un exemple de ce que l'auteur camerounais Achille Mbembe appelle la post colonie : une nation dirigée par une élite prélevant sur elle le surplus, dont la puissance est basée sur l'appareil de domination, plutôt que sur la légitimité du peuple[ii]. Ces thèmes tristement familiers d’autoritarisme, de corruption, de répression, de mauvaise gestion économique et de sous-développement régional se sont combinés avec une des sécheresses périodiques auxquelles les pays du Sahel sont si vulnérables pour produire un soulèvement des populations Touareg de l'Azaouad (régions nordiques) en 1990. Ceci et d'autres crises latentes ont précipité les manifestations civiles à Bamako en mars 1991, qui ont d'abord été violemment réprimées par les forces armées sur ordres de Traoré, causant la mort de 106 personnes. Ultérieurement, cependant, l’armée a refusé d’obéir aux ordres de continuer à réprimer des civils non armés et a fini par renverser le dictateur le 26 mars, le remplaçant par Lt-Col Amadou Toumani Touré. Ce dernier a présidé le pays pendant que les groupes de la société civile et de l’opposition discutaient de l’avenir de la nation dans une conférence nationale, un de dix rassemblements de ce genre tenus en Afrique francophone entre 1989 et 1992. La volonté populaire exprimée par cette conférence a produit des changements révolutionnaires: une nouvelle constitution, un chef d'Etat civil et un gouvernement élus, un engagement fort en faveur d’un gouvernement responsable devant les mandants, résultant de la prise de conscience des dommages produits par la gestion fortement centralisée, un vrai appel à la décentralisation effective afin que les régions du Mali aient un certain contrôle de leur propre développement. Tous ces changements ont été intégrés dans la législation par une vague d'euphorie nationale et un consensus que les martyrs de 1991 ne doivent pas être morts inutilement.

 Le conflit Touareg a continué, atteignant un paroxysme en 1994 avec l'établissement des milices armées par d’autres populations du nord et l’éclatement des groupes insurgés, qui ont mis le pays au bord de la guerre civile. La démocratie nouvellement née au Mali a été liée à la volonté populaire, et quand le processus de paix a été lancé, il est venue non pas du haut, mais de dynamiques très localisées. Le dialogue entre les parties en guerre a été établi avec le soutien international, mais le processus qui a mené aux cérémonies dites des ‘‘Flammes de la paix’’ à Tombouctou en mars 1996 vient entièrement d’initiatives locales, basées sur des traditions villageoises, sur des processus de construction du consensus traditionnellement utilisés dans les rapports inter ethniques et inter communautaires. C’est cela le capital social indigène sur lequel la troisième République malienne est consciemment basée, et le programme de décentralisation supporte la paix ainsi établie en s’attaquant au sous-développement du Nord qui, en premier lieu, est la source du conflit.

 Il y a de fortes raisons de croire que le pluralisme et le gouvernement décentralisé sont historiquement des ‘‘voies maliennes’’[iii]. Cependant, car nous le verrons, la continuation dans cette direction est loin d’être assurée et le processus est vulnérable à une déstabilisation de plusieurs manières. La meilleure garantie pour la jeune démocratie du Mali est le maintien de l'enthousiasme populaire.

 CONDITIONS ÉCONOMIQUES

 Il est utile à ce stade de la réflexion, de jeter un coup d’œil au contexte économique dans lequel le processus politique au Mali prend place. Ni dans le sens étroit des indicateurs économiques conventionnels, ni dans un sens plus large comprenant les paramètres de la population et de l'environnement, la situation n’est encourageante. Le Mali demeure un des pays les plus pauvres en Afrique occidentale, avec un PIB/habitant de $820, et un des moins développé et diversifié, avec 80% de la main d'œuvre occupée dans l'agriculture ou la pêche sur le fleuve Niger[iv]. Comme plusieurs de ses voisins de la région, le Mali a une économie essentiellement tournée vers le secteur primaire avec une faible capacité industrielle ou en matière de services. Les plus grands produits d'exportation du Mali sont l’or et coton, suivis de près par le bétail.

 L'industrie aurifère, située dans le sud-ouest, particulièrement autour de Kangaba, continue à survivre à la baisse mondiale des prix de l'or en raison du bas prix de la production (du lui-même à l'extraction à ciel ouvert et au bas coût de travail au Mali). Les nouveaux projets sont en cours, par exemple chez Syama, un projet typique dans le sens ou il est dépendant du capital et de la gestion étrangers: la propriété est détenue à 40% par Anglogold (Afrique du Sud), 40% par IAMgold du Canada et 20% par le gouvernement malien[v].

 Le coton, cependant, est doublement dépendant des fluctuations dans le prix et des fluctuations dans les précipitations. Bien que l'industrie soit rentable à l'heure actuelle, une diminution affectera un grand nombre de communautés, particulièrement dans la région de Mopti. Ce sera plus important qu'une récession concernant l’or car la majorité de producteurs de coton sont les producteurs indigènes. De plus, le coton est vital pour des communautés entières, et une vie associative riche s’est développée autour de la politique agraire[vi].

 Les activités à valeur ajoutée potentielle telles que des usines de textile sont non-viables car leurs produits sont concurrencés par des produits provenant des usines asiatiques et des vêtements importés de l'Europe sur les marchés locaux. Ainsi, il y a une tendance que l'économie restera non diversifiée.

 Le bétail, les moutons et les chèvres, bien que constituant seulement le tiers des produits d’exportation, sont de certains points de vue plus significatifs que l'or et le coton car ils font vivre beaucoup plus de producteurs de petite taille, particulièrement chez les Peul et les Touareg. En 2000, le troupeau national malien comptait environ 20,2 millions d'animaux[vii]. Contrairement à l'or et au coton, la plupart de ces exportations vont dans les États de la région, alimentant particulièrement les centres urbains de Côte d’Ivoire et du Ghana. Elles sont cependant vulnérables de deux manière : D’abord, elles sont sensibles aux conditions environnementales, comme vu ci-dessous, et ensuite les exportations ont parfois été minées par la politique de dumping de l’Union européenne qui inonde les marchés africains de viandes bon marché de viande afin de supporter les fermiers qui font de la surproduction en Europe.

 Le Mali a d’autres exportations moins significatives qui valent la peine d’être mentionnées ici : il a le plus grand nombre de musiciens internationalement connus que  n'importe quel pays africain et il a un héritage riche qui est exploité de deux manières: légalement par l'industrie du tourisme (encore minuscule), et d'une manière illégale par l'exportation des antiquités volées.

 La vulnérabilité environnementale de l'économie du Mali peut être vue dans les sécheresses du passé, qui n'étaient pas des petits phénomènes économiques puisqu’elles ont toutes eu des répercussions politiques profondes. La ‘‘sécheresse’’ au Sahel, qui était plus aiguë dans les années 1973-74 et 1983-85 a dévasté la production de céréales et le troupeau national, rendant le Mali énormément dépendant des importations et de l’aide. Ceci a été un des facteurs qui ont mené à l'affaiblissement du régime de  Moussa Traoré. En outre, le retour d'Algérie et de Libye des réfugiés Touareg qui ont fui la sécheresse, ajouté à ceux dont la vie pastorale a été détruite par le manque de pluies et qui n'ont donc eu aucun intérêt dans le statu quo, étaient les causes principales derrière la révolte 1990-1996.

 Population

 Les risques environnementaux ne sont pas une constante, mais un danger qui augmente à mesure que la population augmente. La population du Mali compte environ 10 millions d’habitants, soit une croissance de 1 million depuis 1995, ce qui est un problème significatif si l'économie déjà fragile commence à ralentir. Comme l’élevage et  l’agriculture atteignent les limites de leur capacité, un plus grand nombre de personnes s’installe dans les villes de Gao, de Tombouctou, de Ségou, de Mopti et particulièrement de Bamako. Ajouté au nombre de personnes croissant qui naissent dans les villes, on a un poids sur l'infrastructure et les services, particulièrement ceux fournis aux jeunes.

 La jeunesse

  La question de la jeunesse présente un défi au Mali comme dans beaucoup d'autres Etats africains. 45% de la population est en deçà de l'âge de 15 ans[viii] et cette cohorte d'âge représente plusieurs problèmes, présents et à venir. A long terme, la croissance économique devra suivre les demandes de cette génération pendant qu’elle devient adulte. A court terme, le gouvernement devra investir plus dans la jeunesse en assurant d'éducation et des emplois, et en faisant en sorte que la jeunesse se sente politiquement impliquée. Les jeunes des villes du Mali voient déjà l’État comme le moyen principal de promotion, mais également comme force accablante incompréhensible[ix]. Le mystère de l’État doit être dissipé et les jeunes marginalisés doivent être intégrés dans les processus politiques traditionnels. Autrement nous avons de grands avertissements de sierra Leone sur la manière dont des jeunes désœuvrés peuvent être manipulés et devenir une force de déstabilisation. 

En fait, il y a des signes qu’actuellement l’État malien ne peut pas faire face aux demandes et aux aspirations de ses jeunes. Il y a un nombre, petit mais significatif, de jeunes sans emploi et d'enfants de rue qui profitent de n'importe quelle situation de manifestation pour commettre des actes de violence et de pillage. On a pu les voir en action en 1991, par exemple. Mieux encore, ce sont les émeutes d'étudiant qui ont causé la démission du gouvernement en 1994. Plus significatif, le système éducatif malien est dans un état de crise permanente à tous les niveaux, en termes d’inscription, de capacité, de taux de passage, bien que le taux d’alphabétisme montre quelques améliorations en matière de lecture et d’écriture, l’enseignement se faisant de plus en plus dans la langue maternelle des enfants alors que ceux-ci sont encore très jeunes.

 Migration des travailleurs

 Heureusement, il y a dans une certaine mesure une soupape de sécurité en ce sens que comme son voisin, le Burkina Faso et depuis longtemps maintenant, le Mali a été un grand exportateur force de travail, régionalement et mondialement. En Côte d’Ivoire il y a 2 millions de maliens environ travaillant dans les plantations de cacao et dans l'économie informelle (bien que, comme mis en exergue récemment, ceci inclut également un grand nombre de jeunes issus de familles pauvres et vendus comme domestiques, voire esclaves dans les plantations). Beaucoup de maliens ont également émigré en France, où ils travaillent en tant que travailleurs manuels, principalement confinés aux travaux non qualifiés. L’argent envoyé au Mali par ces ouvriers est une source réelle de capital que la famille peut utiliser pour le développement, spécialement ainsi dans la région déshéritée et sous-développée de Kayes. Les Sarakollé de cette région croient que la marque d'un homme est sa capacité à voyager à l’autre bout du monde pour se réaliser et envoyer de l’argent à sa famille.

 En plus des jeunes et aptes, qui sont assez chanceux pour être en mesure de chercher un emploi et de l’avancement à l'étranger, il y a également un certain nombre de groupes marginalisés et désavantagés dans la société malienne, qui n’ont pas une position aussi  intéressante. Ceux-ci seront traités plus loin dans cette étude: pour l’instant, notons simplement que certains ont les racines de leur marginalité dans les systèmes traditionnels de la société de Sahélienne, alors que la position précaire d’autres est plus clairement le produit de la modernité.

 Le problème le plus sérieux auquel le Mali fait face en tant qu’État est un produit de l’augmentation de population et de la dégradation environnementale avec la désertification qui empiète sur les terres productives. Comme les bases des ressources diminuent et en l’absence d'une plus grande productivité économique, les revenus de l’État seront le déclin graduel, mais constant de même que les capacités de l’État. Ceci n’affectera pas simplement la capacité de l’État à exécuter des fonctions de base comme l’éducation, la sécurité, etc. Ceci aura également des implications profondes pour le progrès de la réforme démocratique à laquelle les gens aspirent comme on l’a vu dans les consultations nationales. Par exemple, pour que la décentralisation soit effective, il faudra donner aux nouvelles autorités locales des budgets et une indépendance financière viables  et le gouvernement doit trouver les ressources à leur fournir[x].

 Cette incapacité constante de disposer des moyens de remplir les fonctions de base a été à l’origine de beaucoup de perturbations politiques. Ainsi, les émeutes menées par les étudiants en 1994, suite à la dévaluation de 50% du franc CFA, ont conduit à la démission du premier gouvernement et du Premier ministre et en 1998, les étudiants sont descendus à nouveau dans les rues, ce qui a conduit à des manifestations et à des émeutes du pain car ils se plaignaient du manque de fourniture de produits de première nécessité.

 Ces émeutes d'étudiants aident également à mettre à jour la crise permanente dans le système éducatif, qui a été une source constante de problèmes avec le gouvernement. Le système n'est pas simplement en crise au niveau le plus élevé, mais il est également totalement insatisfaisant à tous les niveaux de base. Dans l’Afrique sub-Saharienne généralement, des efforts visant à remédier à ces problèmes sont entravés par l'endettement et la rhétorique de l’ajustement structurel qui prône le retrait de l’État. 

 Tous les facteurs ci-dessus dépeignent une image assez sombre de la viabilité économique de l’État malien, dépourvu financièrement et sous la pression des marchés mondiaux, de la dégradation de l’environnement et d’une démographique galopante. Pourtant ce n'est pas tout à fait la vraie image.

 Paradoxalement, je soutiendrai l’idée que la pauvreté relative du Mali augure bien de la suite de la réforme démocratique. Le manque de ressources importantes et facilement exploitables a probablement été une des raisons qui ont permis de se débarrasser du régime militaire autoritaire de Moussa Traoré et de sa clique, et de consolider l’autorité des civils sur les militaires après 1991. J'affirmerai que, partout où il y a des ressources importantes qui peuvent être mobilisées par les détenteurs du pouvoir d’État, il est difficile de chasser les despotes et les dictateurs et, même s’ils le sont, d'autres éléments qui leurs sont fidèles risquent de reprendre le dessus. Ainsi les diamants de la Sierra Leone, le pétrole du Nigeria et la richesse de la RDC ont abondamment contribué à inciter les dirigeants égoïstes à s’accrocher au pouvoir. Mais l'absence de ce genre de ‘pot de miel’ dans le cas du Mali a signifié qu’une fois que le dictateur a été renversé par la volonté populaire, il n’y avait plus de raison majeure de s’opposer au changement. Ainsi, au lieu de voir le Mali comme peu doté en ressources naturelles, et donc condamné au sous développement, nous devrions nous féliciter qu’il ait échappé à la malédiction des riches.

 Par ailleurs, le problème des ressources étatiques n’est pas aussi aigu qu'il pourrait sembler. Il est partiellement allégé depuis le semi retour dans le giron francophone en 1968 par l’appui annuel de la France pour diminuer le déficit du budget national. Les projets sociaux du Mali, bien que faisant face à de grandes difficultés, deviennent moins impossibles car des finances stagnantes de l’État sont dans une certaine mesure soutenues par l’aide internationale croissante en raison de la popularité du Mali. Cet aspect sera traité plus longuement dans une section ultérieure.

 L'ENVIRONNEMENT POLITIQUE INTERNE ET L'HISTOIRE RÉCENTE

 Le pouvoir du Général Moussa Traoré était malheureusement une dictature typique de la période de la guerre froide. Mais c'est la manière dont s’est opéré son renversement qui constitue le tournant dans la réforme politique malienne et qui a donné la tonalité des développements politiques ultérieurs.

 Le renversement de Traoré faisait partie de la vague de mouvements sociaux et de conférences nationales qui ont balayé la scène politique africaine francophone entre 1990 et 1992, et elle a progressé par étapes. Puisque les partis politiques avaient été interdits sous la dictature militaire, des oppositions subtiles avaient été bâties autour d’organisations culturelles comme la coopérative ‘‘Jamana’’ du Dr. Alpha Oumar Konaré. A mesure que les pressions ont crû concomitamment à la faillite de plus en plus grande de l’État, les groupes d'opposition tels que CNID[xi] et l’ADEMA[xii] (dirigé par Dr. Konaré) ont organisé les manifestations pro démocratiques en 1991, qui ont été de plus en plus violemment réprimées. Les écoles étaient fermées et les militaires ont été déployés dans les rues de Bamako. A la date du 22 mars, 106 personnes ont été tuées dans les violences politiques à Bamako[xiii]. Il est important de noter qu’alors que la grande majorité de ces morts étaient provoquée par les forces de sécurité, il y avait également des règlements de comptes politiques ou personnels dans ces moments d’instabilité. L'existence du ‘‘deux-cent cinquante francs’’[xiv] prouve que ce n'était pas complètement une révolution de velours du peuple.

 La deuxième étape de la révolution est venue le 26 mars quand les militaires, fatigués d’être utilisés comme un outil de répression et ayant eux-mêmes souffert sous Traoré, renversent le président et positionnement le Lt-Col Amadou Toumani Touré comme chef de l’Etat. Cette situation a immédiatement provoqué les protestations de la coalition des forces démocratiques d’opposition, qui ont été alors invitées par Touré à collaborer au sein du gouvernement de transition tout comme au sein du CTSP.

 La troisième étape était la tenue d'une conférence nationale à Bamako vers la fin de 1991. Comme la conférence au Bénin, elle a eu plusieurs tâches: approuver un cadre dans lequel tenir les élections, écrire une nouvelle constitution pour la troisième République du Mali et discuter de l’avenir politique. En tant que tel, il a inclus des représentants de tous les groupes de la société civile ayant un intérêt pour la politique nationale.

 Ceci nous amène à la quatrième étape: par la suite, le pays est allé au référendum sur la nouvelle constitution (le 12 janvier 1992), aux élections municipales, à deux séries d’élections législatives (le 23 février et le 8 mars) et à deux séries d’élections présidentielles (le 22 mars et le 5 avril). Ces élections ont abouti à la victoire de ADEMA et de Konaré élu comme président de la République.

 Ainsi, la révolution au Mali était le résultat de la combinaison des actions des groupes de la société civile, du malaise des masses et, de manière cruciale, de l'intervention des militaires. Mais les choses dépendent aussi de la manière dont ces groupes ont évolué. Les militaires, plutôt que vouloir s’accrocher à la place nouvelle qu’ils venaient d’acquérir se sont assujettis au contrôle des civils (ce qui inclus le démantèlement des groupes potentiellement déstabilisateurs au sein de l’armée). Très sagement, l’ADEMA, qui aurait facilement pu adopter une approche autoritaire de gouvernement compte tenu de son écrasante majorité, a préféré à maintes reprises la consultation avec la société civile et le peuple, pas seulement quand des crises apparaissent, mais également pour décider de la direction dans laquelle s’engage le pays.

 Ainsi, les Journées Nationales de 1991 et les concertations régionales semblables de 1994 étaient des initiatives destinées à construire un consensus avec la société civile des régions du Mali. Il en est sorti une volonté nationale claire en faveur de la décentralisation du gouvernement. De telles consultations ont exécuté la double fonction de distinguer le nouvel état du centralisme hautain de l’ancien aux yeux du peuple, et de sortir d'une politique de confrontation ouverte entre les élites au profit d’un gouvernement de la communauté nationale véritablement inclusif et légitime. Les actions rétributives du nouveau gouvernement étaient également limitées et humanitaires. Traoré et ses ministres ont été condamnés à la peine capitale, mais ces peines ont été commuées en prison à vie pour crimes économiques et pour les évènements sanglants de 1991.

 La révolte de l’Azaouad de 1990 à 1996 constituait également une revendication en faveur de l’établissement de nouvelles institutions au Mali, d’une administration et d’un retour aux mécanismes traditionnels de recherche du consensus. La révolte dans le nord, catalysée par des conditions environnementales et par le retour des réfugiés mentionné ci-dessus, en combinaison avec le sous-développement régional et le ressentiment contre le régime (alors répandu au Mali), a abouti à un accord de paix de courte durée en 1991 et ensuite au Pacte National de 1992. Cependant, la guerre a continué, atteignant un paroxysme en 1994 au point où elle a menacé le processus démocratique et le gouvernement civil au Mali. Avec la formation des milices sédentaires de légitime défense comme le Ganda Koy chez les Songhaï, le pays a failli sombrer dans la guerre civile. Heureusement, au lieu de prendre cette direction, ainsi que nous le montrent Robin-Edward Poulton et Ibrahim AG Youssouf dans ‘ A Peace in Timbuktu’[xv], une paix durable et un programme de désarmement ont été construits au fil des années. Ce processus a commencé avec la participation des communautés de base et des leaders des clans Touareg. Des intermédiaires de la société civile locale et nationale des deux sexes et des personnages religieux ont été impliqués. Il fallait voir comment une confiance mutuelle pourrait être établie afin que le désarmement commence. C'était un plan d’ensemble, ne se terminant pas avec les flammes de la paix et la destruction des armes en 1996. Il y a au-delà, la question de la réintégration des ex-combattants dans la vie civile. Dans tout ce processus, la communauté internationale a agi en tant que facilitateur des initiatives prises à un niveau local ou national, plutôt que d’imposer un modèle de paix de l’extérieur. Ce processus de paix était allé de pair l'utilisation du capital social traditionnel et de la prise en compte du niveau local dans la  reconstruction de l’État malien. La réforme démocratique et le règlement du conflit de l’Azaouad étaient des processus interdépendants.

 Deux autres aspects du processus de paix se trouvent dans l'apparition d'une doctrine que l’on pourrait qualifier de ‘‘sécurité d’abord’’, guidant les efforts internationaux de résolution de conflit et la mise en oeuvre ultérieure d’une initiative de maintien de la paix. Cela implique que l’on prenne conscience du fait que la paix est seulement soutenable quand la sécurité nationale et personnelle sont assurées. En relation avec ce qui précède, il faut souligner le rôle pionnier que Mali a joué en demandant l’interdiction du commerce des armes légères considérées comme un des principaux facteurs de déstabilisation en l’Afrique occidentale. Ceci a eu comme conséquence le moratoire de la CEDEAO sur l'importation, l'exportation et la fabrication des armes légères, signé à Abuja en 1998 et la création du PCASED pour contrôler le respect de ce moratoire.

 La décentralisation et la maîtrise de leur développement par les régions (y compris la création d'un commissariat du Nord) à la suite des consultations nationales et la révolte des Touareg représentent d’une certaine manière, la fin d’un système autoritaire où tout vient du haut, où l’État est fortement centralisé et son remplacement par un système ascendant et plus sensible aux droits des citoyens[xvi].

 La vraie décentralisation a été enchâssée dans la législation établissant une administration régionale, des communes urbaines et rurales, le tout orienté vers le niveau villageois. Cette politique est basée sur l’idée que le Mali a un héritage de politique communautaire, de construction du consensus et sur le fait que beaucoup de décisions, par exemple l’utilisation de la terre, ont été prises selon le modèle de l’arbre à palabre, au village, excluant complètement les structures insatisfaisantes de l’État. La décentralisation peut également élargir la base de ceux impliqués en politique, au delà des élites traditionnelles.

 Ainsi que l’a noté à juste titre un analyste,  le fait que le gouvernement de Konaré ait mis en place un des programmes de décentralisation les plus complets en Afrique jusqu'ici, volontairement et sous une pression minimale, pratiquement dès son entrée en fonction, a considérablement donné au gouvernement post militaire en principe faible ainsi qu’à l’ADEMA, une grande légitimité populaire et un large soutien local, à  l’extérieur des centres urbains[xvii]. Toutefois, le processus est ambivalent. Les partis d'opposition s'inquiètent qu'il soit impossible, sans compter également l’idée que la multiplication des gouvernements locaux peut également multiplier les possibilités de népotisme et de corruption. Un directeur malien d’une O.N.G. travaillant dans la région de Mopti voit le programme de décentralisation comme problématique de trois points de vue : en partie parce que traces de la mentalité de chef de la période monolithique continuent à exister chez les élites politiques, en partie parce que les confusions surgissent continuellement entre les divers acteurs désignés aux positions de pouvoir dans des affaires locales, et en partie parce que les acteurs actuels débattent de la question de la rupture entre l’État et la société civile qui est toujours un idéal inachevé[xviii].

 Comme mentionné ci-dessus, les réformes engagées par le Mali (aussi bien que la rhétorique politique de certains des candidats potentiels à l’élection présidentielle) sont consciemment basées sur les formations traditionnelles et le capital social indigène, considérés comme faisant le lien entre la démocratie malienne et les valeurs culturelles traditionnelles de ses populations. Ainsi les formes riches de vie associative qui existent sous la troisième République incluent de nombreuses initiatives traditionnelles, des banques de micro crédit de femmes. Il y a aussi celles qui ont des caractéristiques traditionnelles et modernes, telles que des groupes de jeunes et ceux qui ont une certaine histoire dans la période post indépendance du  Mali, tel que des associations de producteurs de coton au village[xix]. En dehors de cela, on s'attend à ce que la capacité à discuter, la coopération et l'autonomie se développent. Alhassane considère que ‘‘le contexte de la décentralisation en cours au Mali (…) stimulera la participation populaire à la planification du développement, en particulier au niveau local’’[xx]. Un exemple serait le développement du code de pastoral pour régler le problème de l’accès à la terre et les interactions entre les éleveurs et les agriculteurs qui est maintenant à l'étude. Il y a également les institutions semi étatiques actives et réussies au Mali aujourd'hui : un exemple serait les réseaux organisés à l’échelle nationale des associations locales de jeunes, ou encore les organisations et les réseaux promouvant l'éducation sur le SIDA.

 Depuis les événements de 1991, la position du gouvernement malien envers les droits de l'homme et les libertés a été extrêmement éclairée. En plus des peines commuées des dignitaires du régime précédent mentionnées ci-dessus, le pouvoir a continué à répondre proportionnellement et avec retenue aux problèmes survenus ensuite. Cette attitude conciliante a été une marque de la présidence de Konaré et s’est révélée payante en empêchant la radicalisation de l'opposition politique. Après des perturbations résultant de la position privilégiée de l’ADEMA (la prime au sortant ) lors des élections de1997[xxi] Konaré a entrepris des démarches (auxquelles les barons de son régime n’étaient pas favorables) vers la réconciliation avec l'opposition radicale parlementaire et extra parlementaire. Cette réconciliation, a eu pour résultat un gouvernement de large coalition dominé par l’ADEMA. Cette période a été marquée aussi par des épisodes de violence politique (le plus notable étant le lynchage d'un officier de police à un rassemblement de l’opposition) et l’arrestation d’activistes politiques qui, plus tard, ont bénéficié d’une amnistie présidentielle. La même approche a été appliquée en réponse aux perturbations au niveau local aux élections municipales et lors de manifestations d’étudiants.

 En outre, la prison tristement connue de Kidal (un symbole des années de la répression) a été fermée en 1997. Des libertés de presse sont garanties dans une loi adoptée en 1992 et au Mali, paraît une variété de journaux et de périodiques[xxii]. Etant donné le taux d’instruction et les difficultés de la distribution, la radio est cependant d’une importance beaucoup plus grande que les journaux. Le Mali démocratique a, au dernier décompte, près de 100 stations de radio émettant en langues locales[xxiii]. En raison du flétrissement à long terme de la capacité d’action de l’État -particulièrement dans le nord- tout au long des années de la dictature centralisée, les radios émettant en langues locales, qui atteignent approximativement 80% de la population, sont d’une valeur inestimable en aidant les maliens vivant dans les zones rurales à avoir la sensation de constituer une partie de la communauté nationale plus large, ce qui est ainsi un facteur permettant de maintenir ces personnes impliquées dans les affaires nationales.

 Le Mali démontre également son engagement en faveur d’un gouvernement transparent par des initiatives telles qu'une session annuelle télévisée du gouvernement central au cours de laquelle les plaignants viennent de toutes les zones de la nation pour demander la résolution des conflits locaux. Il reste à voir si cette pratique, relent des royaumes médiévaux de la savane, est utile ou surtout symbolique dans son efficacité. Il est en fait difficile de distinguer ce qui est réellement utile de ce qui est symbolique dans cette situation, d’autant que rattacher les pratiques et les structures du gouvernement démocratique aux codes locaux et aux formes traditionnelles a été une des grandes forces du gouvernement actuel.

 Ainsi, au total, en reconstruisant l’État du niveau local au niveau national, les maliens ont jusqu'ici réalisé des choses remarquables avec très peu de moyens. Ceci s’explique en partie par la prise de conscience par les autorités que beaucoup peut être fait en utilisant le capital social existant, et en permettant au potentiel déjà existant chez les maliens d’être mieux utilisé. D’autre part, cela s’explique par les formes multiples de la société civile moderne et traditionnelle qui ont joué un rôle dans la transition et la construction de la paix. Mais tout cela prouve également quelque chose au sujet de la volonté des gens ordinaires et de leur participation dans des processus politiques.

 Les théories de modernisation soutiennent que le développement économique mène au changement des attitudes et par la suite, de la culture politique, le résultat étant un gouvernement démocratique et une bonne gouvernance[xxiv]. Selon ce schéma fonctionnaliste, les phénomènes comme l’apparition d'une classe moyenne de bourgeois créent des appels pour une participation politique plus grande. Pourtant, dans le cas de la transition du Mali à la démocratie, il est clair que le changement politique suite à une vague de protestation populaire est intervenu en l'absence de vraie amélioration de la situation économique du peuple : en fait une des raisons de la révolution résidait dans la poursuite de la crise économique et (en contradiction totale avec la théorie de la modernisation) l’idée que la seule clef permettant la création de richesses et le développement était le renversement du régime corrompu et la mise en place d'un gouvernement démocratique. En plus, la démocratisation au niveau régional n'a pas tellement été initiée par les actions des acteurs politiques instruits et par les élites de la classe moyenne, mais par la nécessité de résoudre la rébellion armée des groupes ruraux du nord exclus et mal instruits.

 Cette histoire qui contredit le fonctionnalisme est également vraie au Sénégal voisin, pays dans lequel Abdoulaye wade et les partis d'opposition ont assuré une alternance pacifique au pouvoir en 2000, prouvant de ce fait la consolidation de la démocratie apaisée, en dépit d'une situation économique stagnante (et selon certains, déclinante).

 POSITION DU MALI DANS LA SOUS REGION ET DANS LE MONDE

 Pendant que la sous-région Ouest africaine devient de plus en plus interdépendante et globalement intégrée, il semble raisonnable de voir le développement de Mali en dehors du contexte purement domestique. Il y a également de fortes raisons d'être optimiste au sujet de l’avenir de la démocratie au Mali, qui proviennent des interactions régionales et internationales. Certaines de ces dernières prennent la forme de primes à la démocratie qui ont récompensé la stabilité continue du Mali dans une région de plus en plus instable.

 À la suite des réformes mises en marche depuis 1991, Mali est une destination populaire pour des fonds d’aide. À un niveau national, on le voit la nécessité et la possibilité de dépenser l’aide reçu de façon responsable. Et à un niveau local, le contexte politique stable rend possible pour les donateurs et les O.N.G de s’impliquer dans des projets de développement à long terme dans des villes et des communautés rurales au Mali. Par exemple, ‘‘save the children’’ est impliqué dans un projet sur 15 ans visant l’alphabétisation et les infrastructures à Kolondiéba, dans le sud du pays. L'O.N.G. locale ADAC, en partenariat avec le ministère britannique des relations internationales coordonne l’épargne et des banques de micro-crédit pour des femmes dans une grande partie de la région cotonnière du Mali et Oxfam est impliqué depuis un certain temps maintenant dans des activités semblables, tout comme dans des projets communautaires de petite taille pour aider des habitants du nord à devenir plus capables de survivre durant des périodes de sécheresse et de reconstruction.

 Sur une échelle nationale, l'aide gouvernementale française et l'agence américaine d’aide USAID sont devenues toutes les deux plus actives ces dernières années, car le Mali est sur plusieurs points, un pays idéal dans lequel elles peuvent mettre en application leurs programmes destinés à aider à mettre en place des gouvernements responsable et engagés dans la voie du développement. Naturellement ceci masque également la lutte d’influence croissante entre la France et les États Unis dans l'Afrique francophone post guerre froide, mais nonobstant les intérêts en jeu, il est encore vrai que réformes politiques et aide (évaluée en 1998 à $308 millions)[xxv] sont corrélées.

 Le Mali a déjà parcouru un long chemin dans la voie de la libéralisation économique et de l’ajustement structurel, et l’expérience a comporté aussi bien des coûts que des avantages. Les PAS ont affaibli la capacité déjà minuscule de services sociaux, mais parce que ces changements ont été introduits graduellement par un gouvernement responsable, ils ont occasionné moins d'instabilité que dans quelques États moins démocratiques de la région, où les PAS ont réduit la capacité des chefs corrompus à maintenir un semblant d’unité par la méthode du patronage tout en réduisant le niveau vie, conduisant de ce fait à la violence et à l'instabilité. Le gouvernement malien, en revanche, a un mandat populaire qui lui donne une position plus forte pour négocier les agendas de réforme imposés de l’extérieur et les adapter selon les coutumes aux besoins de la nation. Certes, l'investissement étranger et la libéralisation font naître des craintes que le pays soit soumis à une autre forme de colonisation, d’autant que des services auparavant dans le secteur public tombent dans l’escarcelle des intérêts français.

 Ce régime d’ouverture tous azimuts comporte cependant également des réussites, comme dans le cas des mines d'or mentionnées ci-dessus. De plus en plus, les Etats-Unis et la France se concurrencent pour investir, comme le prouvent d'une part le sommet Franco-African et les réunions bisannuels de la Francophonie, et d’autre part, le sommet des Africains-Américans et la visite du nouveau secrétaire d’État Colin Powell au Mali pendant sa tournée africaine. En outre le Mali se félicite des initiatives Sud-Sud, telles que l'aide indienne visant à développer les infrastructures d’eau potable dans la région de Tombouctou.

Dans la mesure où il a accepté le paradigme néo-libéral, le Mali est populaire au niveau des institutions financières internationales. Sa maîtrise de l’inflation et son taux de croissance de 5% depuis trois ans le qualifient pour accéder à l’initiative PPTE, qui apportera un répit aux sorties de capital sous forme de paiements handicapants du service de la dette. Selon le groupe de pression ‘‘jubilé 2000’’, cette dette avoisine les $3.183.000.000.

 De plus en plus, le développement économique du Mali est guidé par une équipe gouvernementale de technocrates bien représentés par le Premier ministre Mandé Sidibé, précédemment fonctionnaire à Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, institution qui émet le Franc CFA. Il est titulaire d’un MBA obtenu aux Etats-Unis. Ainsi, le prestige du Mali dans la sous-région Ouest africaine est beaucoup plus important que sa position financière. Pour le petit pays qu’il est, le Mali a récolté de sa transition à la démocratie bien maîtrisée et de la résolution du conflit de l’Azaouad, de grandes récompenses en termes d'importance internationale.

 Les expériences de promotion et de maintien de la paix accumulées avec le conflit du Nord, et l’approche mettant la sécurité au devant des priorités ont été également renforcées dans la participation plus importante encore aux missions de maintien de la paix dans la région. Le Mali a été impliqué dans l'initiative du RECAMP, un programme financé par la  France en vue de créer une capacité militaire régionale en matière de maintien de la paix. Ceci inclut l'agrandissement, grâce à l'aide et aux instructeurs français, de l'académie militaire de Koulikoro, et la participation du Mali à l’exercice d’entraînement en maintien de la paix  de Guidimakha en 1998, qui s’est déroulé en partie sur le territoire malien[xxvi]. Le Mali peut assumer ce rôle avec de la crédibilité en tant que petit pays sans rivaux importants puisque sans  intérêts ou agendas cachés.

 L'autorité morale de ceux impliqués dans la transition démocratique s’est également manifestée d’autres manières dans l’environnement régional. Le Général Amadou Toumani Touré, le chef d'Etat militaire pendant la période de transition, a depuis lors continué à agir en tant qu’ambassadeur régional, par exemple en tant que représentant de l’OUA pour apaiser le malaise politique en République centrafricaine[xxvii]. Le Président en poste Konaré semble également avoir devant lui une carrière post présidentielle d’ambassadeur régional, peut-être comme dirigeant de la nouvelle union africaine.

 Quels que soient les intérêts personnels qui vont avec ce statut d’ambassadeur, il est clair que pour le Mali, comme pour la question de la corrélation entre l’aide et la démocratisation, le respect international que vaut au pays ses accomplissements aide en retour à la sauvegarde de sa démocratie. Ainsi, si le Mali pèse de tout son poids en participant aux processus de médiation et de maintien de la paix, il est à noter que le pays est également régionalement actif parce qu'il a des performances en deçà de son poids économique. Puisque la richesse malienne vient principalement de l'extérieur -ce qui a été mentionné dans la partie sur le contexte historique- il a toujours été en faveur de l’intégration régionale. Depuis que Houphouët-Boigny a annoncé que la Côte d’Ivoire indépendante ne subventionnerait pas les ex pays de l’Afrique occidentale française, le Mali a été brièvement confédéré avec le Sénégal et s’est préparé pour une union avec la Guinée, afin d’éviter d'être marginalisé en raison de la faiblesse de ses ressources.  Historiquement, tous les régimes maliens ont été des intégrationnistes convaincus à un moment donné, et le Mali a une clause dans sa constitution lui permettant de renoncer à sa souveraineté si le besoin se fait sentir. Actuellement, le Mali est un membre actif de l'UEMOA[xxviii] (zone CFA) et de la CEDEAO, dont il espère beaucoup, à l’image de ce que gagnent les petits pays membres de l’Union européenne. Le président Konaré a été un président actif des deux organismes.

 Il y a un dernier point à relever dans cette mise en perspective régionale de l’expérience d Mali : une école de pensée établie soutient que le changement démocratique (et autre) se répand des grands pays régionaux à leurs plus petits voisins. Mais le Mali et les autres états qui ont connu des transitions réussies à la règle démocratique par la voie de la conférence nationale l’ont réussi tandis que les géants de l’Afrique de l’Ouest comme Côte d’Ivoire et Nigeria restaient sous le joug de dictatures. Ceci rend leur accomplissement encore plus digne d’intérêt.

 DES RAISONS D’ÊTRE SCEPTIQUE

 Jusqu'ici, nous avons examiné beaucoup d’indicateurs positifs de l’avenir démocratique du Mali. Mais on doit aussi exprimer une note d'avertissement : la tâche qui consiste à maintenir les avancées de la réforme démocratique et la participation politique populaire peut être compromise par un certain nombre de facteurs[xxix].

 Certains de ces facteurs sont liés à l'environnement politique régional. Nous avons déjà vu que le Mali est un avocat actif de l'intégration régionale. Mais cela ne signifie pas que l'intérêt national est toujours en harmonie avec celui des voisins, comme l’a bien montré par exemple le conflit avec le Burkina Faso en 1974 et 1985 à propos de la zone frontalière de la bande d’Agacher riche en minerai.

 Plus récemment, les menaces à la stabilité régionale ont émané des conflits dans les États de l’organisation du fleuve de Mano. Bamako a un nombre considérable de réfugiés provenant de cette zone, qui ont choisi la ville comme résidence définitive, ou qui, avec des migrants d'autres Etats d’Afrique de l’Ouest, utilisent Bamako comme premier point de chute sur le chemin du Maghreb et de l’Union européenne. La situation en Mauritanie voisine pourrait également être un sujet d'inquiétude: à l’heure actuelle, plusieurs de ses citoyens noirs sont déplacés dans des camps de réfugiés au Mali, et une autre détérioration dans des relations politiques et inter-ethniques peut considérablement gonfler ces nombres.

 Le potentiel de migrations beaucoup plus grandes et fatalement déstabilisantes existe, en raison de la rhétorique nationaliste maintenant utilisée par quelques politiciens ivoiriens. En particulier, la tendance de Laurent Gbagbo à redéfinir l’ivoirité de manière chauvine, s' il devaient l’emporter, pourrait poser des problèmes graves pour les 2 millions de Maliens environ vivant et travaillant dans ce pays[xxx]. Si de tels ouvriers devaient être rapatriés de force en raison du déclin économique (il y a un précédent en Afrique occidentale sur ce point), l'afflux des réfugiés serait probablement au delà des capacité d’accueil dont dispose le Mali.

 La prolifération des armes provenant des conflits de la région du fleuve Mano est un danger dont le Mali se rend bien compte, et face auquel il a, comme nous l’avons vu ci-dessus, pris des mesures actives. Le danger demeure toujours, cependant, que les groupes en dehors du processus démocratique trouvent les moyens de s’armer eux-mêmes pour se faire entendre. Ce serait probable seulement au cas ou les problèmes domestiques actuels du Mali atteignaient un point tel que le pays soit dans l’incapacité à y faire face.

 Les problèmes à analyser à cet égard ne sont plus le sous-développement des régions rurales comme en 1990-1996. Les nouvelles menaces viendraient plus des villes surpeuplées du Mali, de leur jeunesse sans emploi, des enfants de rue et des leaders étudiants protestant contre la crise constante dans l'éducation et les maigres perspectives d’avenir. Sur ce dernier point, l’État n’a pas de capacité d’intervention à l'heure actuelle[xxxi].

 La question de la jeunesse

 La dernière crise de la sorte mentionnée ci-dessus, qui devrait servir d’avertissement a eu lieu en 1994. À ce moment, la dévaluation de 50% du franc CFA, la faiblesse des salaires des employés de l’état, la crise dans les écoles et dans l’enseignement supérieur[xxxii], la dénonciation du gouvernement autoritaire par l’ADEMA, la désaffection des partis de l’opposition extra parlementaire  et l'austérité imposée par la Banque mondiale, toutes ces mesures ont mené aux protestations qui ont conduit à la démission du Premier ministre Abdoulaye Sow. Son remplacement par Ibrahim Boubacar Keita a échoué à arrêter les manifestations, qui ont dégénéré en actions violentes qui ont abouti à la fermeture des écoles et à une grève sous forme de journée ville morte. Le processus est allé jusqu’à l’érection de barricades armées dans les rues de Bamako par des cadets de gendarmerie (ayant causé un décès), avant que les mesures de réconciliation calment la situation. Cet exemple montre comment la démocratie malienne a été facilement mise au bord de l'effondrement par une combinaison de facteurs, auxquels nous pourrions ajouter la dégradation environnementale comme autre cause possible d'instabilité. Si les conditions de 1994 devaient se répéter dans une Afrique occidentale inondée des armes des conflits de la région du fleuve Mano, les résultats pourraient être catastrophiques. L'insuffisance de l’infrastructure  éducative combinée avec l'incapacité de l'économie à absorber des bacheliers et des étudiants a également mené un nombre significatif de jeunes dans les villes et les centres régionaux à se mobiliser derrière une forme d’islamisme politique qui est souvent sceptique sur la valeur du processus démocratique. Si ces groupes demeurent en dehors du système, ils pourraient présenter une source d’inquiétude pour plusieurs raisons : parce qu’ils sont susceptibles de se développer si les conditions économiques empirent, du fait qu’ils sont facilement réceptifs aux idéologies et aux influences extérieures (peut-être extrémiste), du fait qu’ils sont alors mobilisés en tant que critique sociale, et (le plus probable) du fait qu’ils représentent un réservoir de malcontents qui peuvent être mobilisés par des politiciens pour assouvir leurs ambitions.

 Il y a également des questions latentes moins dramatiques, qui peuvent affecter la mise en place d’une véritable méthode participative de gouvernement au Mali. La plus importante parmi ces questions est la celle de groupes qui sont ou qui se sentent exclus des processus politiques. Nous pouvons en relever trois:

 LES GROUPES RURAUX : la politique de l’élite du Mali s'est traditionnellement concentrée sur des centres urbains et administratifs, une anomalie et une inadvertance arrogante dans cette nation principalement rurale. Les dangers d’oublier les communautés plus éloignées dans des calculs politiques ont été démontrés par le conflit de l’Azaouad, où les nomades Touareg ont pris les armes pour se faire entendre, et plus tard, quand les Songhaï sédentaires ont également formé des milices puisque que le gouvernement central n’arrivait pas à assurer leur sécurité. De même, les avantages à braver le réseau routier malien décrépit pour porter la politique à la campagne éloignée ont été prouvés dans les élections 1992, dans lesquelles l’ADEMA, la seule formation qui a pris la peine de faire campagne dans les zones rurales a remporté le scrutin avec une confortable avance.

 LES FEMMES: en dépit de la présence plus grande des femmes dans la vie publique en Afrique occidentale par rapport à d'autres parties du continent, et en dépit de la présence de femmes activistes dans le système politique actuel, la vie politique demeure fortement dominée par les hommes bien qu'en avril de cette année, Sidibé Awa Sanogo ait été la première femme à annoncer sa candidature à la présidentielle. L'anomalie est plus aiguë au niveau local, où des décisions publiques et communautaires tendent à être prises par les hommes avec l'accord présumé des femmes. Il devient plus important de permettre aux femmes de devenir des acteurs politiques dans la mesure où les administrations locales se voient attribuer plus de pouvoirs. À cet effet, les O.N.G. telles que le National Democratic Institut basé aux États Unis se concentrent actuellement sur la manière de renforcer la participation politique des femmes.

 LE BELLAS: en tant que groupe marginalisé, ils sont un problème spécifiquement Sahélien. Ils sont les descendants des esclaves des Touareg, et parmi eux de ce fait, la proportion de gens en situation de pauvreté extrême est plus grande. Bien que la plupart ne soient plus dans des rapports d’assujettissement traditionnels avec des clans Touareg particuliers, ils sont encore parfois méprisés. Comme la capacité des nomades à maintenir des gens en esclavage et que le besoin de leur travail diminuait, beaucoup de Bella ont quitté le désert pour les villes comme Gao et Tombouctou, où ils habitent dans les huttes, vivent d’expédients et cherchent un travail occasionnel (ou travaillent sur contrat dans des entreprises telles que les mines de sel de Taoudenni). Les sécheresses du Sahel ont aggravé la position des Bella dans la structure sociale, et bien qu'il y ait quelques signes d'amélioration (principalement parmi les jeunes, qui peuvent gagner leur pain en agissant en tant que guides d'excursion en particulier dans la région de Tombouctou), on ne voit aucune initiative significative du gouvernement visant à stabiliser leur situation ou encourageant leur participation politique. Les dangers que représente l’existence d’une classe permanente de déshérités se trouvant dans une pareille situation sont évidents, et il est urgent de s’y attaquer rapidement.

 Tout les exclus et les groupes marginalisés évoqués ci-dessus sont significatifs car ils renvoient à une des plus grandes menaces à la démocratie malienne : l’apathie des électeurs. Bien que ce soit également un problème dans les anciennes démocraties occidentales, sa signification est différente ici, car l'apathie publique peut encourager les groupes réactionnaires à croire qu'il y aurait peu d’opposition à un retour au gouvernement autoritaire, et ils sont ainsi tentés d’essayer des coups, des assassinats, etc... Cette apathie est un problème très réel: même dans les premières élections législatives démocratiques, seulement 43% de l'électorat a voté, et ce taux a baissé à 20% au dernier tour du scrutin présidentiel. Aux élections présidentielles de 1997, les groupes radicaux d'opposition boycottant l'élection ont estimé que le taux de participation de seulement 28,4% rendait la victoire de Konaré illégitime[xxxiii].

 Il est essentiel que le gouvernement malien soit considéré comme légitime aux yeux des gens pour sa viabilité future. Cependant, une grande partie de l'apathie de ces dernières années est elle-même le produit de la mauvaise organisation du processus électoral. Le fiasco des élections organisées par la commission indépendante précipitamment créée (la CENI) n'a pas aidé à engendrer des perceptions populaires favorables à la confiance dans le processus démocratique du pays. La conséquence (en termes de perturbations et de réconciliation avec des partis d'opposition) s’est étalée jusqu’en 1998. En particulier, le phénomène des boycotts décourage mais ne surprend pas de ce point de vue. De ce fait, le ministère de l'administration territoriale (sous Ousmane Sy, le maître d’œuvre du programme de décentralisation) a organisé les scrutins de 1999 avec l'aide constructive de l'armée (une situation peu commune pour la région) avec la CENI dans un rôle d’observateur. Il semble que les élections de 2002 seront organisées par le même ministère, mais avec une liste électorale révisée pour satisfaire les partis d'opposition au sujet de la possibilité de multiplication des votes : à cet effet des cartes d’électeur ont été déjà annulées et réimprimées en raison des irrégularités alléguées et des révisions aux lois électorales ont été adoptées par l'Assemblée nationale avec le grand soutien aussi bien du gouvernement que de l'opposition. Cependant des plaintes au sujet du système et de la préparation des élections sont toujours en train d’être exprimées, il semble que la classe politique malienne en général tienne à avoir un processus efficace, visiblement légitime, qui engage les masses populaires. Il est dans l'intérêt de la plupart des partis de déployer un effort considérable afin de réussir cela.

 Ceci nous mène à la question de la ‘‘fatigue démocratique’’. Il y a un danger dans beaucoup d’Etats d’Afrique occidentale que l'unité nationale et le consensus populaire forgés lors du renversement de dictateurs installés de longue date commence à s’éroder avec l’installation du gouvernement démocratique. Les coalitions telles que l’ADEMA peuvent se briser en raison de conflits internes et, si la politique devient le jeu privé d'une élite, le public peut commencer à y perdre de l’intérêt. Plus encore, si le régime démocratique ne garantit pas la sécurité physique, la population est plus réceptive à ceux qui offrent une solution radicale (telle qu'un coup militaire). De l’avis du responsable malien d'ONG précédemment cité, la réalité économique actuelle tend à altérer l'adhésion de la population à la démocratie.

 On ne peut pas souligner assez que la plus grande garantie de la stabilité du gouvernement démocratique est que la masses populaires continuent à s'inquiéter à son sujet. Le problème est pressant dans le cas des élections municipales et locales. Les gens doivent rester impliqués dans ces processus pour assurer le fonctionnement du gouvernement décentralisé et comme des vecteurs démocratiques pour qu'ils puissent maîtriser leur développement à un niveau local. Il y a toujours des conflits autour des enjeux de la décentralisation et une grande variété de vues quant à la façon dont le système devrait fonctionner: beaucoup sont d’avis que le système reste trop dominé par l’exécutif central, qui retarde la consolidation du développement démocratique à d'autres niveaux. La démocratie malienne demeure un processus en cours et elle doit maintenir les élites et les bases impliquées afin de conserver une chance de survie.

 LES ÉVOLUTIONS PROBABLES DANS L’AVENIR

 Les élections 2002, qui emballent déjà des acteurs politiques maliens, ne sont pas susceptibles d'apporter des changements radicaux dans la politique intérieure ou étrangère. En l'absence de crise imprévue, et étant donné des facteurs tels que l’autorité plus ou moins établie des autorités politiques civiles sur les militaires, il est peu probable que la politique malienne se radicalise au point de permettre à un leader autoritaire de s’emparer du pouvoir. De même, étant donnée la voix de plus en plus forte des groupes divers dans la vie publique, il est peu probable qu'un leader puisse avoir la marge de manœuvre pour abuser du pouvoir et violer la constitution. Néanmoins, il est possible que beaucoup de Maliens puissent percevoir un pouvoir fort comme souhaitable compte tenu des crises périodiques assaillant la nation et la vie politique, et ceci peut encourager les politiciens dans l’avenir à agir de manière de plus en plus autoritaire[xxxiv]. Le rejet d’une proposition de référendum faite par l’ADEMA en vue d’une révision constitutionnelle l'année dernière ne signifie pas que la question ne réapparaîtra pas sous un autre président en tant qu’outil d’extension des pouvoirs.

 Quel que soit le président et le gouvernement qui sortiront victorieux du Mali est susceptible de procéder selon les mêmes paramètres : 

-         réformes économiques néo-libérales

-         maintien des liens amicaux avec les donateurs pour assurer la continuité des flux d’aide,

-         travail dans l’optique d’une coopération régionale plus étroite et d’une intégration économique,

-         prise d’un rôle majeur dans la résolution des conflits régionaux et  dans les initiatives régionales de contrôle des armes,

-         mise en œuvre de politiques publiques et sociales orientées vers le développement et la gestion, en réponse aussi bien aux pressions de la société civile et qu’à la menace du malaise social.

 La question de savoir qui hériteront du fauteuil de chef d'Etat et de chef de gouvernement est importante car le style de leadership donnera la tonalité aux débats et à l’action, comme nous l’avons vu à propos du modèle conciliant qui a marqué la majeure partie du règne de Konaré et de son parti, l’ADEMA.

 La liste succincte des candidats probables se compose à l'heure actuelle de trois provenant de l’ADEMA ainsi que d'autres provenant des oppositions parlementaire et extra parlementaire. Les candidats éventuels de l’ADEMA sont l’ancien ministre des finances Soumaïla Cissé (actuellement ministre des transports, de la gestion territoriale, de l’urbanisation et de l’environnement), le Premier ministre technocrate en poste, Mandé Sidibé ainsi que Soumeylou Boubèye Maïga, vice-président de l’ADEMA et ministre  des forces armées et des vétérans. Hors de la coalition au pouvoir, Ibrahim Boubacar Keita, un homme en vue mais controversé, qui a causé une scission dans le parti à cause de ses tendances radicales supposées lorsqu’il a été élu à la présidence de l’ADEMA en 1994[xxxv], est en course. Il est candidat de l'alternative 2002, qui a été transformé le 3 juillet 2001 en Rassemblement pour le Mali, le soixante-quatorzième parti politique du pays. Keita a d’important appuis de personnes dans plusieurs secteurs de la population, personnes qui sont en position d’influencer les électeurs dans leurs communautés. L'opposition regroupée dans le COPPO[xxxvi], qui représente une coalition des partis et de groupes de pression aussi disparates que le MPR (héritier du parti unique de Traoré) et des éléments de l’US-RDA (parti socialiste africain de Keita) est supposée soutenir la candidature de Choguel Maïga du MPR.

 Bien que l’ADEMA soit souvent considérée comme une force politique fragilisée et faiblement unie, il est clair que très peu de questions unissent les membres du COPPO, et que beaucoup de retournements d’alliances et des factions existent dans les deux camps. En outre, le CNID, l’autre parti qui a joué un rôle dans la transition démocratique, et les alliés de l’ADEMA que sont l’UDD et le PDP (partis d’opposition modérés) disposent de bases de soutien. Dans cette situation de fragmentation, une bonne chance de succès semble se trouver du côté d’Amadou Toumani Touré, ex-président de la période post conférence nationale. Sa retraite des forces armées le 19 septembre fait que sa candidature, bien qu'encore non annoncée, soit très probable – surtout lorsqu’on sait qu’il dispose d’un site Web qui sert de machine publicitaire sur sa ‘‘vision pour le Mali’’[xxxvii]. Sur le plan interne, son rôle dans le renversement de Traoré et le retour ultérieur à la démocratie lui ont donné une importante aura et un respect populaire, qui se confirme à l’échelle régionale par sa participation aux initiatives de résolution des conflits, notamment en République centrafricaine. Cependant, selon certaines sources, il est impopulaire dans une composante significative de l’élite politique malienne influente. Sur le plan international, ses relations avec des dirigeants de l’ONU et des USA (compte tenu des priorités américaines et occidentales depuis le 11 septembre) de même que sa situation de musulman modéré et attaché au maintien de la paix augurent bien de ses capacités à défendre davantage la position et les intérêts du Mali.

 De manière plus large, l’absence de dauphin clair au sein du gouvernement est réellement une bonne chose pour la démocratie malienne. Le processus électoral est un jeu ouvert à tous les candidats et n’est pas vu comme joué d’avance. Il y a ainsi de réels enjeux, plus d’intérêt public et une plus grande participation populaire (nous pouvons voir comment un jeu  joué d’avance crée l’apathie des électeurs si nous pensons à la récente élection générale en Grande Bretagne). Mais quel que soient les gagnants, leur rôle dans le maintien de l’unité nationale sera problématique. La légitimité de la présidence de Konaré semble directement liée à la vague populaire qui a déposé Traoré : le gagnant devra jouer le rôle de Mbeki, Konaré ayant quelque peu joué le même rôle conciliant que Mandela.

 Les élections de 2002 comporteront également une nouveauté sur la scène politique malienne: l'apparition probable dans ce pays musulman d’un vote de type islamiste[xxxviii], en raison du fait qu’un petit nombre d'activistes religieux critiquent la nature séculaire de l'’Éat et du gouvernement sortant.

 Au delà de toutes les questions des personnalités et des alliances, l'issue essentielle à mesure que l’on s’approche des élections de 2002 est que cette participation populaire et les institutions de la démocratie malienne doivent rester fortes. Si le gouvernement procède en dirigeant le pays en prêtant une oreille attentive aux soucis du peuple (et non avec des options extraverties ou conformes aux intérêts d’une petite élite), les maliens continueront à se préoccuper profondément des institutions et des processus par lesquels elles sont régies, et continueront à les surveiller avec une perspective constructive mais critique.

 Il n’est pas simplement important pour les maliens, mais aussi pour les voisins du Mali dans cette région souvent instable, et pour la communauté internationale, que la démocratie soit irréversible et consolidée. Ceci signifie le respect de la constitution et du processus électoral, des campagnes électorales paisibles et sereines, le maintien de relations fonctionnelles entre les administrations nationales et les administrations locales décentralisées, le respect des différents droits et libertés par delà les intérêts de l’État et l'accès continu aux processus gouvernementaux. Cela signifie qu’il faille approfondir le travail déjà en cours et utiliser le gouvernement comme cadre non autoritaire, enraciné dans des concepts et des conditions locales afin que le peuple y vive et s’y épanouisse.

 Conclusion

 Nous avons vu qu’en dépit d’un environnement économique, social et régional périlleux, une démocratie utilisant les ressources humaines et le capital social au lieu du capital financier et des ressources institutionnelles a été établie au Mali. En outre, il y a de bonnes raisons de penser que le Mali fonctionne comme une communauté nationale – perspective justifiée par l’histoire et par la manière dont les crises récentes ont été négociées. Dans la mesure où le pays approche du prochain obstacle, il semble que le danger principal vient non pas d’une intervention militaire, des rébellions ou d'un coup réactionnaire, mais de l’érosion de l’intérêt populaire pour la démocratie participative et le flétrissement des institutions conçues pour permettre au gouvernement élu de fonctionner à tous les niveaux locaux et nationaux. Si on les laisse sombrer en raison de la négligence des citoyens ou de la communauté internationale, alors l’État deviendra une proie facile pour des tentatives de déstabilisation que nous avons évoquées ci-dessus. On ne doit pas permettre que la démocratie malienne devienne un processus dicté par le haut car elle deviendrait alors une coquille vide. Ses structures deviendraient de vaines institutions destinées à légitimer l’extraction de ressources et le sous-développement de la nation au profit d’un nombre réduit de privilégiés, comme cela était le cas avant 1991.

 ------------------

 Olly Owen, Londres, le 13 mars 2002

Pour de plus amples informations sur ce papier et tous les autres documents de travail, s’il vous plaît prenez contact avec

le Centre pour la Démocratie et le Développement, Londres

Téléphone: + 44 (0)207288 8666, fax: + 44 (0)20 7288 8672, E-mail: olly @ cdd.org.uk

 

Traduit de l’anglais par Mamoudou Gazibo



[i] Contrairement par exemple au cas du Rwanda, pays dans lequel la colonisation belge a activement renforcé la position des Tutsi par rapport aux Hutu, semant ainsi les germes d’un conflit ethnique étalé sur des générations.

[ii] La seule différence par rapport au système colonial étant que ceux qui à présent exercent un pouvoir autocratique sont des indigènes.

[iii] David Rawson, ‘Dimensions of Decentralisation in Mali’ in R. James Bingen, David Robinson & John M. Staatz, Democracy and Development in Mali (Michigan State University Press, Chicago, 2000).

[iv] World Factbook 2000.

[v] West Africa Magazine No. 4278, (4th-10th June 2001).

[vi] R. James Bingen, ‘Agrarian Politics in Mali’ in Bingen et al.

[vii] Africa South of the Sahara 2000, (Europa Publications, London, 2000).

[viii] World Factbook 2000.

[ix] Brenner, in D. Cruise O’Brien in R. Werbner and T. Ranger (eds), Postcolonial Identities in Africa (Zed Books, London, 1996).

[x] Un exemple confirmant cela est l’incapacité du gouvernement (malgré une grande volonté d’agir et le soutien de beaucoup d’organisations internationales) de stopper le flux d’objets historiques pillés sur les sites historiques à des fins d’exportation.

[xi] Comite National d’Initiative Démocratique.

[xii] Alliance pour la Démocratie au Mali.

[xiii] Voir Clark, ‘From Military Dictatorship to Democracy: The Democratization Process in Mali’ in Bingen et al.

[xiv] 250 F CFA étant à l’époque le prix d’une bouteille de vin remplie de pétrole ainsi que d’un paquet d’allumettes destinés à intimider les partisans de factions politiques rivales.

[xv] Robin-Edward Poulton et Ibrahim Ag Youssouf, A Peace of Timbuktu (UNDIR, Geneva 1998).

[xvi] Voir par exemple Rawson sur la question de l’État jacobin, in Bingen et al.

[xvii] Jennifer C. Seely, ‘Coopting the Tuareg threat in Mali’ in Journal of Modern African Studies Vol.39 N0 3

[xviii] Boubacar Ba, Directeur d’‘EVEIL’ (communication personnelle, juillet 2001).

[xix] John Uniack Davis, ‘Classrooms of Democracy’ in Bingen et al.

[xx] Aghatam Alhassane, ‘Democracy and the Peace Process’ in Adebayo Adedeji (ed) Comprehending and Mastering African Conflicts (Zed Books, London, 1999).

[xxi] Il est important de noter que la suprématie de l’ADEMA ne résulte probablement de règles qui favorisent ce parti, mais de la fragmentation de l’opposition (57 partis en 1995)

[xxii] Pour plus de détails, voir Africa South of the Sahara 2000.

[xxiii] Poulton & Youssouf, A Peace of Timbuktu.

[xxiv] Richard Vengroff & Michael Magala ‘Senegal’s 2000 Presidential Election’ in The Journal of Modern African Studies Vol.39, No.1 (2001).

[xxv] Economist Intelligence Unit Country Report on Mali, (July 2000).

[xxvi] Simon Massey ‘Keeping the Peace or Maintaining Influence?’ Conference Paper, ASAUK Biannual Conference ‘Africa: Past, Present & Future,’ Cambridge, 11-13 September 2000.

[xxvii] Amadou Toumani Touré ‘Mastering African Conflicts’ in Adedeji op cit.

[xxviii] Union Économique et Monétaire Ouest Africaine.

[xxix] Je remercie B. N’Diaye pour ses commentaires sur ce point.

[xxx] On en voit déjà les effets avec la baisse des transferts d’argent et le déclin des exportations via Abidjan (Londres, Economic Intelligence Report Unit, 2001)

[xxxi] Bien qu’ici l’image ne soit pas aussi sombre qu’elle pourrait paraître de prime abord. Une autre solution pouvant émerger du capital social malien provient des écoles franco arabes appelées Madrasas, qui instruisent la jeunesse de manière moderne mais différente. Les Madrasas existent en plus des écoles coraniques traditionnelles, qui sont plus des refuges pour enfants de rues que des écoles dans le sens conventionnel.

[xxxii] Situation aggravée par le fait que la capacité éducative du mali n'est plus soutenue par des programmes éducatifs d'outre-mer des pays communistes comme c’était le cas pendant la guerre froide.

[xxxiii] Africa South of the Sahara (London, Europa Publications, 2000).

[xxxiv] Ce qui est peut être plus tentant pour ceux qui ont commencé leur carrière sous le régime autoritaire.

[xxxv] Keita a été désigne comme candidat du parti en 1999, mais sa démission du poste de Premier ministre en 2000 suite à des accusations de corruption a réouvert la course à l’investiture.

[xxxvi] Collectif des Partis Politiques de l’Opposition.

[xxxviii] Point fait par la BBC sur l’Afrique, 8 Janvier 2002.


CDD homepage